En vers et contre toutes
7 février 2017 - Image par Matilda Nottage
Y a-t-il réellement une place pour la femme dans le rap français?

Souvent critiqué, le rap français traîne une mauvaise réputation de genre musical violent et profondément sexiste. Les rares femmes qui s’y essayent doivent faire face à bien plus d’obstacles que leurs homologues masculins, et peinent à trouver le succès, tandis que celles qui l’écoutent sont traitées d’antiféministes. Pourtant, la femme est au centre de ce courant musical.

Des paroles empreintes de misogynie

Depuis son émergence en France, au milieu des années 80, le rap s’est présenté comme un genre musi- cal violent, au langage cru et au vocabulaire particulièrement sexiste. La majorité des textes parlent de femmes, plus souvent pour les humilier et les sexualiser que pour les encenser. En 2006, le rappeur Orelsan fait scandale avec son titre Sale Pute dans lequel il déclame le réquisitoire d’un homme contre sa petite amie infidèle. Les paroles choquent le grand public et plusieurs associations féministes qui l’attaquent en justice pour incitation à la violence envers les femmes (Orelsan chante entre autres «J’te déteste, j’veux que tu crèves lentement», «On verra comment tu fais la belle avec une jambe cassée»). Cependant, après avoir été condamné en première instance, il est relaxé par la Cour d’Appel, qui se justifie en considérant que « le rap est par nature un mode d’expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée ». C’est donc la liberté de création de l’artiste qui a été retenue, après qu’il se soit lui-même défendu en proclamant son droit à se mettre en scène.

Cependant, il s’agissait plutôt d’un cas isolé, puisque les rappeurs sont très rarement incriminés pour leurs textes, qui n’en sont pas moins sexistes. Cela s’exprime aussi dans les clips accompagnant les morceaux misogynes, où les femmes sont dénudées et lascives, souvent privées de parole et soumises aux hommes mis en scène. Elles deviennent le symbole de la réussite sociale du rappeur, au même titre que ses voitures de sport et ses vêtements griffés, et sont ainsi réduites à de simples objets.

Pourtant, on remarque une dichoto- mie persistante entre la figure maternelle, honorable et intouchable, et celle de la femme-objet, bafouée et insultée. La mère est celle qui s’est battue pour ses enfants, qui s’oppose au père souvent absent, qui a toujours été respectable et qui mérite ainsi qu’on la place sur un piédestal. L’ode à la mère est un thème récurrent dans le rap français, d’Oxmo Puccino avec son Mama Lova à Sniper avec Sans Repères, en passant par IAM avec Une femme seule. Or, ces mêmes artistes passent d’un extrême à l’autre en avilissant toutes les autres femmes. Ce sont celles qu’ils croisent dans la rue, et qui n’existent pas au delà de leur fonction d’objet sexuel; ils peuvent donc l’insulter aussi facilement qu’ils glorifient leur mère, cultivant ainsi une ambiguïté propre au rap. À l’exception de celle qui l’a élevé, aucune femme n’est assez respectable pour le rappeur, et c’est ce qui justifie les propos sexistes qu’il tient dans ses morceaux.

«On remarque une dichotomie persistante entre la figure maternelle, honorable et intouchable, et celle de la femme-objet, bafouée et insultée»

Un milieu fondamentalement masculin

Il ne fait aucun doute que le rap est un genre à essence typiquement masculine. À l’origine, son public était composé exclusivement de jeunes hommes, issus de classes populaires et habitant des zones urbaines. Aujourd’hui, il s’est progressivement diversifié, pour atteindre les classes moyennes et supérieures, mais aussi, dans une moindre mesure, les femmes. Le rap s’est démocratisé, et commercialisé, avec le succès de jeunes rappeurs dont les paroles, moins violentes, touchent un plus large public. En 2015, avec la sortie de son premier album solo Feu, Nekfeu est devenu l’artiste français le plus écouté de l’année. Son essor fulgurant s’accompagne d’une diversification de son public, et sa popularité explose auprès des filles, souvent jeunes, de classes sociales très éclectiques. Néanmoins, cette soudaine notoriété a été associée à son image de «beau gosse», plus sage et faussement intellectuel (qu’il rejette lui-même), plutôt qu’à son style novateur.

Le rap s’est démocratisé, et commercialisé, avec le succès de jeunes rappeurs dont les paroles, moins violentes, touchent un plus large public

Cependant, si le public du rap se diversifie, ses artistes restent en très grande majorité des hommes. Cela s’explique par l’évolution du genre musical depuis sonâge d’or, dans les années 90. Des textes travaillés, répercutant les maux de la jeunesse désenchantée des quartiers populaires, le rap est passé à des paroles beaucoup plus crues, et des voix corrigées à l’autotune, le tout dans un univers verrouillé par la testostérone, dans lequel les femmes ont donc beaucoup plus de mal à s’exprimer. Dans les années 2000, des artistes comme Diam’s et Lady Laistee ont su s’imposer à une époque où on prêtait une plus grande attention à la rigueur artistique. Leur succès n’a pas été exempt de critiques et d’attaques sexistes, mais leur talent a été reconnu et leur a permis d’atteindre une notoriété inégalée par des rappeuses depuis.

Aujourd’hui, le rap français est influencé par son pendant américain, qui chérit le bling-bling, et encourage l’hyper-sexualisation des femmes, si bien qu’un clivage s’est créé avec les rares artistes féminines. D’un côté, à l’image de leurs homologues américaines, certaines femmes choisissent d’imiter les codes masculins pour reproduire un rap «viril», en abordant des thèmes comme la sexualité libérée ou les armes. Parmi elles, Shay, la «jolie garce», protégée de Booba, totalise plusieurs millions de vues sur YouTube. À l’opposé, des rappeuses «dissidentes» choisissent des textes poétiques, pour dénoncer la violence du système, le racisme, ou encore les violences policières, à milles lieues des thèmes matérialistes adoptés par les premières. Casey, ou Keny Arkana, font partie de cette catégorie d’artistes, souvent indépendantes, qui, si elles atteignent une certaine notoriété, sont très peu commercialisées et touchent un public déjà ciblé.

Le rap comme miroir de la société et de ses clichés

Finalement, le rap répercutant les stéréotypes culturels négatifs, il devient un moyen d’expression reflétant les clichés sexistes ordinaires observés au quotidien. Ainsi, s’il est souvent profondément misogyne, c’est bien parce que cette misogynie est acceptée et banalisée dans notre société. Logiquement, c’est le rap qui évoluera avec la société, et non l’inverse. La route est encore longue avant que les femmes ne trouvent une place légitime dans ce milieu encore majoritairement hyper virilisé, où les producteurs (et le public) voient la femme avant l’artiste, ce qui pose un cruel problème de crédibilité.

 
Sur le même sujet:
18 octobre 2016
15 juillet 2016
27 septembre 2016