L’histoire d’une vie
31 janvier 2017 - Image par Vittorio Pessin
Baptiste Rinner | Diversion littéraire

«Ça raconte quoi?» Curieuse question à poser pour se renseigner sur un livre, un film. Ça ne raconte rien, insignifiant, presque rien. On devrait plutôt demander: «Ça raconte comment?»

J’avais prévenu la semaine dernière que les sujets de ma chronique — c’est un gros mot — littéraire allaient déborder. Et, pressé par mon amie éditrice, j’ai trouvé de l’inspiration cette semaine où je pouvais, à savoir au Cinéma du P, trois après-midi consécutifs, refuge pour échapper à la grisaille de l’île de Montréal.

«C’était bien? Ça raconte quoi?» Oui c’était bien, ça raconte [recrache le synopsis de la prod, ça tient en trois lignes, pourquoi aller voir le film après ça? Je deviens très fort pour raconter efficacement l’histoire du roman de mon mémoire, moi qui me perds souvent en cours de route]. Passé ces banalités, que dire d’autre?

C’est l’histoire d’un homme qui retourne dans sa ville natale après la mort de son frère. C’est l’histoire d’une femme mélancolique le jour de son mariage. Et l’histoire de la fin du monde. C’est trois épisodes dans la vie d’un jeune américain. Mais je n’ai pas raconté l’indicible. Je n’ai pas raconté l’échange de regards entre deux amoureux perdus. Ni le sourire plein de malice de Kristen Dünst — la prononciation fautive du bonhomme qui présentait le film. Ni le réconfort que trouve le petit auprès d’un couple bienveillant et quelques bouchées au poulet. Je n’ai rien dit. Parce qu’il n’y a rien à en dire, croit-on. Ces moments de vie, triviaux, où rien vraiment ne se passe et qui pourtant font le tout. Et quelqu’un pour écrire ce rien qui fait tout.

Je n’ai pas raconté comment c’était raconté. L’enchevêtrement narratif. Le savoir fragmentaire du spectateur. Les plans au ultra-ralenti. La caméra à l’épaule façon Dogme95. Les couleurs. Le lent travelling vers le juke-box du diner. On aurait pu écrire ça en anglais.

                                   *

I have nothing big to say. Peut-être que si on déjeunait ensemble on pourrait se parler. Excuse-moi, je n’aurai pas dû dire ce que je t’ai dit. Je n’avais pas le droit. Tu comprends. Non je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Je t’aime. (Et je ne sais toujours pas comment je pourrais te le dire.) Non je te dis qu’il n’y a rien. Il y a l’impossible, entre nous.

                                   *

Ç’aurait pu être une autre vie. La journée comme les autres d’un petit bourgeois de Dublin. Ou les lendemains de la mort de ce pêcheur mancunien, en 1959. Ç’aurait pu être toi, ou un autre — peu importe. La vie, sans clôture narrative.

Comme ces films, comme ces livres, j’écris l’histoire de nos refuges. Un bain turc pour oublier que Molly me trompe. Un bain de mer porté par cet homme attentionné pour m’apprendre à nager. Un bain dans une chambre de ce grand manoir suédois pour fuir les convenances. Ta poitrine illuminée par les étoiles. La bière la bière la bière. Quelques bières entre amis pour s’oublier. It’s a good beer. Un peu d’eau glacée sur le visage. Une boîte de comprimés. Un mensonge. Un tipi en bois pour échapper à la fin du monde. Ma main dans le sable. Ton corps contre le mien, jusqu’à ce que la petite mort nous sépare. 

 
Sur le même sujet:
4 octobre 2016