Expert en expertise
24 janvier 2017 - Image par Mahaut Engérant
Quelle place nos experts ont-ils au sein de notre société?

Il y a quelques semaines de cela, j’ai eu l’occasion de lire l’article d’un certain Tom Nichols intitulé The Death of Expertise. Au sein de celui-ci, il défend l’idée qu’un clivage au sein de l’habituelle hiérarchie de la connaissance se serait produit. Le grand schème de l’expertise aurait été gangréné par l’opiniâtreté de certain·e·s à défendre l’idée que vivre au sein d’une démocratie impliquerait de donner une valeur égale à la parole de chacun·e·. De ce phénomène décrit par Nichols, il en ressort que l’histoire de la démocratie moderne, en tant que concept, aurait subi un changement particulièrement drastique de son récit. On peut analyser cette transformation sous l’angle de la généalogie nietzschéenne et postuler que la mythique démocratie, de par son nouveau sens, se serait peu à peu installée dans l’imaginaire collectif de notre société. L’égalité, qui était autrefois la condition légale des citoyen·ne·s, devenait par le fait même une nouvelle valeur extrinsèque ajoutée à l’individu. Dorénavant, l’opinion de tous et toutes était changée et l’appropriation politique de l’expertise était accomplie: la démocratie prenait un nouveau sens. L’analyse historique des idées est une chose bien complexe, mais je crois que la méthode nietzschéenne apporte énormément de sens au phénomène soulevé par Nichols. Au sein de cette démocratie au sens normatif inédit, bien entendu, chaque bulletin a la même valeur lors d’un vote. Aussi, peut-on considérer que devant la loi, chaque individu peut se targuer des mêmes droits et libertés, liberté d’expression incluse. Cependant, l’autorité de l’expertise semble s’être déplacée. La liberté d’expression signifierait-elle maintenant que chacun·e ait la pertinence de s’exprimer au même titre qu’un·e expert·e?

Partant de cette question, nous devons alors faire face à un problème d’envergure: si nous avons tous et toutes droit à notre opinion et qu’en cela elle représente une parole égale à celle d’un·e expert·e, comment départager l’opiniâtreté des faits? La célèbre philosophe Hannah Arendt a écrit quelques mots fort éloquents en la matière. Elle exprime dans l’un de ses livres que «la liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat».  Ainsi, ne convient-il pas de reconnaître qu’une conception absolue de l’opinion puisse occasionner d’importants dégâts à la conversation démocratique? Par conversation démocratique, j’entends cette discussion citoyenne visant à faire avancer notre société. Elle implique des choix. Cette conversation fait appel à la société civile, mais aussi aux diverses institutions politiques qui encadrent le pouvoir et le vivre-ensemble. Or en cela, rien ne sous-entend que la parole de tous et toutes puisse amener une quelconque pertinence à ladite conversation. Je persiste dans l’idée que ma parole n’aurait probablement aucun intérêt en ce qui concerne les dossiers entourant l’énergie nucléaire, pas plus que je crois qu’elle n’en aurait s’il était question d’un débat autour de l’intersectionnalité, deux domaines sur lesquels je n’ai pas la connaissance étayée d’un·e expert·e. Bien que cette vaste toile d’informations que soit le web puisse me donner les indications primaires à une compréhension du débat, chose d’une grande importance, elle ne permet en rien la maîtrise d’un domaine particulier d’expertise. Citer des recherches et des statistiques est une chose bien facile; les comprendre tient d’un tout autre niveau. La quête du savoir est une longue route. Ce n’est pas sans raison que les publications académiques sont soumises à l’évaluation par les pairs. Les outils critiques et nécessaires à l’analyse d’une étude ou d’une recherche académique demandent un certain type d’apprentissage, pour éviter notamment d’associer de manière systématique une corrélation à une causalité.

Jamais n’avons-nous eu autant accès à la connaissance et pourtant jamais n’a-t-on aussi peu su proportionnellement

L’expert

Ce qui distingue l’expert du layman (profane, ndlr), c’est avant tout que l’expert détient le savoir-faire, l’expérience et les connaissances associées à un certain domaine d’étude. Ces outils lui permettent de résoudre des problématiques très précises. Or, avec l’avènement des médias sociaux, un réel combat semble s’être dessiné entre lesdit·e·s expert·e·s et les néophytes. L’accès au savoir semble s’être accompagné de l’illusion de la maîtrise. Plusieurs accusent les experts d’un manque d’impartialité, ce qui me semble être une critique pertinente. On leur reproche en effet de défendre plutôt des positions politiques et les intérêts de leurs employeurs. D’autres tiennent à ajouter que les experts n’ont parfois aucune compréhension de la réalité et que ce qu’ils produisent ne tient au final que d’une pure fumisterie. Néanmoins, gardons en tête que la vitesse à laquelle les chercheur·euse·s produisent leurs recherches n’égale en rien le rythme effréné qu’impose l’action politique. Une part de la population somme les politiques d’afficher sérieux et confiance dans la prise de position, tout en produisant ces mêmes décisions à une cadence difficilement tenable. Par conséquent, il m’apparaît qu’une des raisons possibles expliquant l’effritement de la crédibilité des experts tient en partie de leur incapacité à fournir des réponses rapides et simples à des problèmes complexes. Notre incompétence à comprendre des problèmes pour lesquels nous n’avons pas connaissance pointue n’en font pas de sombres problèmes abstraits et inutiles.

Est-il vrai de dire que nous avons l’obligatoire d’avoir une opinion sur tout?

Quelle place pour l’opinion ?

Considérant cette auto-proclamation de la connaissance qui semble faire rage, incorporée au refus de l’expertise, il se dégage de l’opinion qu’elle se veut souvent fixe pour ceux et celles la braquant. Sa remise en question s’illustre comme une possibilité feinte par les divers interlocuteur·rice·s. Il en résulte une insensibilité aux vertus de l’argumentation logique fondée sur des faits sur lesquels le débat puisse exister. En ce qui me concerne, j’estime que le désir de certains de s’exprimer à toutes les occasions et se présenter comme les grand·e·s connaisseur·euse·s qu’ils ou elles sont démontre au contraire le symptôme d’un plus large problème, d’un problème touchant notre propre conception de ce que nous croyons savoir. Si je puis me permettre cette suggestion, les citoyen·ne·s désirant réellement être utiles à la conversation démocratique peuvent le faire au sein de diverses instances. Toutefois, j’ai bien peur que le terrain des réseaux sociaux ne soit pas des plus pertinents. En fait, il serait bien plus utile de participer à des audiences publiques ou des comités de consultations. Les possibilités ne manquent pas. Si un réel désir d’action habite tant une part significative de notre société, où est-elle ?

On peut s’interroger à quand remonte ce changement d’attitude. Est-il vrai de dire que nous avons l’obligation d’avoir une opinion sur tout? Être ouvert·e·s et à l’écoute pourrait s’avérer bien plus efficace et plaisant pour tous et toutes. Jamais n’avons-nous eu autant accès à la connaissance et pourtant jamais n’a-t-on aussi peu su proportionnellement. Vivre en société, c’est aussi accepter notre dépendance envers les tailleur·euse·s, les médecins et les divers expert·e·s. Je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une injustice, au contraire. Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement être honnêtes envers les autres, et surtout envers nous-mêmes, et admettre que finalement…nous ne savons pas. Pour tout vous dire, je ne le sais pas.

Si je puis me permettre cette curiosité, je conclurai par une petite image portant à réflexion: j’ose dire que la connaissance est comme les eaux qui parsèment notre planète: la goute d’eau, du haut de sa montagne, a bien du chemin à faire avant de rejoindre les rivières, les fleuves, les mers et puis les océans. Puissions-nous nous en souvenir.