Au clair de la lune, mon ami Chiron
17 janvier 2017 - Image par Capucine Laurier
Moonlight dépicte le devenir d’un jeune afro-américain à l’homosexualité étouffée.

Féliciter Moonlight pour le timing de sa sortie revient à faire ombrage à ses mérites cinématographiques. Il faut néanmoins reconnaître que le film permet à Hollywood de soulager sa conscience après la polémique #OscarsSoWhite datant d’il y a quelques mois, lorsque pour la deuxième année d’affilée furent sélectionné-e-s uniquement des acteur-trices blanc-he-s pour les quatre prix majeurs.

Réalisé par un jeune réalisateur afro-américain, Barry Jenkins, Moonlight prend place dans une communauté afro-américaine modeste, vivant dans des projects, là où le grand écran ne s’aventure que rarement. Il faut plutôt se tourner vers le petit écran pour voir cette Amérique représentée, comme dans The Wire cette décennie passée, ou Atlanta plus récemment.

Triptyque initiatique

Le film nous plonge dans le quotidien d’un jeune garçon, Chiron, en proie à des questionnements quant à sa sexualité. À travers trois tableaux, enfance, adolescence, et âge adulte, le spectateur suit le développement personnel d’un jeune homme sensible et effacé, qui n’ose découvrir son homosexualité. Son entourage, tant machiste qu’homophobe, l’en empêche. Barry Jenkins, qui double sa casquette de réalisateur de celle de scénariste, transpose à l’écran un tissu social où le mythe de l’homme virile et «dur» est prépondérant. Chiron, au lycée, se retrouve souffre-douleur car il n’externalise pas une telle image. Son attitude en retrait le laisse à la merci d’autres qui, bravaches, s’affirment avec force, au sens littéral.

Il faut saluer la distribution remarquable du film, dont la construction en triptyque a nécessité différents acteurs pour jouer certains personnages principaux à trois étapes de vie. Outre la ressemblance physique, le spectateur ne remet jamais en question le fait que les trois acteurs jouant Chiron ne font qu’un. Tous trois adoptent des attitudes, un parlé, une démarche même, similaires. Lorsque l’on retrouve Chiron transformé lors du troisième et dernier tableau, le Chiron-enfant refait surface sans peine, perçant un physique retravaillé pour se conformer aux attentes sociétales pesant sur le personnage.

C’est un film qui met au grand jour la culture du non-dit, ces sentiments réprimés, une sexualité refoulée et une nature de soi enfouie avant d’être acceptée, tout en douceur.

Loi du silence

Aux côtés de ces acteurs «temporels» figurent Mahershala Ali (House of Cards, Luke Cage), en dealer paternel et protecteur, Janelle Monaé endossant le rôle de sa compagne, et Naomi Harris (Spectre, Skyfall), en tant que mère de Chiron. À noter que l’on retrouve Ali et Monaé dans le récent Hidden Figures de Theodore Melfi, co-produit par Pharell Williams et revisitant le rôle de trois mathématiciennes noires travaillant à la NASA dans les années 1960. Janelle Monaé, qui dans une récente entrevue accordée au magazine GQ, déclarait vouloir redéfinir ce qu’est être «jeune, noir·e, et libre» aux États-Unis. Barry Jenkins ne renierait peut-être pas cette épigraphe, il est certain qu’il ne s’interdit rien derrière la caméra. L’enfance est floutée et servie par des nombreux prises de vues subjectives ou intimistes, jusqu’à en donner le tournis. L’adolescence est l’âge d’une solitude subie, exprimée par plusieurs plans larges, et de la découverte d’un tabou, qui se retrouve hors-champs ou hors de notre regard. L’âge adulte est celui d’une lente réconciliation, le rythme y est ralenti, les dialogues s’y font plus longs et les silences aussi.

Moonlight est un film où le silence est tout autant éloquent que la parole, à l’instar d’une écriture minimaliste, et d’un Chiron taiseux. C’est un film qui met au grand jour la culture du non-dit, ces sentiments réprimés, une sexualité refoulée et une nature de soi enfouie avant d’être acceptée, tout en douceur. 

 
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