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Partir avant de toucher le fond

Dimanche Napalm trace le récit d’une société renfermée.

Valérie Remise

Co-produit par le Théâtre d’Aujourd’hui et le collectif La Bataille qui fête cette année son cinquième anniversaire, Dimanche Napalm trace le récit d’un jeune homme, Alex, joué par Alex Bergeron, qui se brise les deux jambes après avoir sauté du deuxième étage. Coincé dans une chaise roulante et criblé de dettes, le jeune homme est contraint de retourner vivre chez ses parents. Tout au long des différents tableaux, l’auteur et le metteur en scène Sébastien David, dresse le portrait d’une société renfermée sur elle-même, sur le point d’imploser. Le silence y est salvateur : il permet aux personnages de se libérer du poids de leurs secrets et de leurs angoisses.

Survivre au printemps

La pièce se déroule peu de temps après les grèves étudiantes de 2012. Le climat survolté qui régnait depuis quelques mois dans la province s’est peu à peu éteint. À l’image d’Alex, la jeunesse québécoise est désabusée et sans repères. Après avoir gouté à l’ivresse du pouvoir et aux chants des manifestations, les étudiants sont confrontés à la solitude de la vie ordinaire. Le silence de l’acteur est éloquent : il illustre l’impuissance de ce dernier à contrôler sa vie et celles des étudiants descendus dans les rues à se réinsérer dans la société. La grève étudiante semble avoir déconnecté les étudiants du monde matériel. La conversation est taboue et personne n’ose pleinement aborder le sujet. La réinsertion sociale des ex-grévistes est alors lente et pénible.

Sauter dans le vide

On ne sait presque rien sur les raisons qui ont poussé le jeune homme à se lancer dans le vide à partir du deuxième étage. Kim, l’ex-petite amie jouée par l’éclatante Cynthia Wu-Maheux, apparait alors comme un mirage et évoque leur rupture amoureuse récente. Cependant, le spectateur n’obtient aucune confirmation. Les causes semblent être multiples et secondaires, presque dérisoires. La jeune femme semble elle aussi être en proie à une dépression post-partum liée à la fin de la grève.

« Un esprit sain avec de gros seins »

Le thème de la folie est exploré avec humour et tendresse par le personnage de la petite sœur qui est joué par l’éblouissante Geneviève Schmidt. Vêtue d’un uniforme d’école privée, la jeune femme exploite le silence de son frère pour lui raconter les déboires de son existence. Tout y passe : intimidation, image corporelle, régime, obésité, hygiène, fugue et même radicalisation. La jeune femme étudie les mœurs de la société et comprend, malgré son jeune âge, que l’on attend d’elle de devenir « un esprit sain avec de gros seins ». Parfaite, jolie, intelligente, mince, polie, l’adolescente étouffe sous la pression des normes sociales. Elle tente tant bien que mal de résister à cette pression afin de ne pas terminer en « gif vivant ». Le spectateur s’y perd, il ne sait plus s’il doit rire ou pleurer.

Le petit escalier qui mène vers celle-ci nous fait rappeler la minceur de la frontière entre la sénilité et la raison et entre le pouvoir et l’impuissance.

Les décors sont graves. Chaque élément semble avoir été minutieusement choisit. Les morceaux de vitres brisées rappellent sans cesse la chute première du personnage. La deuxième scène, qui se trouve derrière ces vitres sert de tribune à la grand-mère qui a été confiée puis oubliée dans une résidence pour personnes âgées. On la voit mourir à petit feu avant de s’évaporer dans la mort. Le petit escalier qui mène vers celle-ci nous fait rappeler la minceur de la frontière entre la sénilité et la raison et entre le pouvoir et l’impuissance. Un chef d’oeuvre à voir et à revoir.


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