La rencontre de la «Belle et la Bête»
19 octobre 2016
Le Délit dissèque pour vous le second débat de la présidentielle américaine.

Ayant lieu quelques jours après la publication d’une vidéo de 2005 dans laquelle Donald Trump tenait des propos nauséeux sur les femmes, le deuxième débat de la présidentielle américaine promettait d’être au moins aussi tendu que le premier. Mais malgré les attentes déjà très basses des commentateurs, ce face-à-face entre Hillary Clinton et Donald Trump surprit par l’agressivité qui y régna du début à la fin.

Quelques heures avant la rencontre, Trump avait donné le ton en faisant une apparition publique entouré de trois femmes qui accusent Bill Clinton d’agression sexuelle. La tension monta d’un cran lorsque les deux candidats évitèrent de se serrer la main au début du débat. Puis s’ensuivirent 90 minutes durant lesquelles beaucoup d’attaques personnelles mais peu d’idées furent échangées.

Un format qui a nui à la qualité du débat

Le format «town hall» de la rencontre fut certainement un catalyseur. En effet, l’idée était que des internautes et des membres du public, sélectionnés par Gallup (un institut de sondage, ndlr) et a priori indécis quant à leur choix de candidat, posent des questions directement aux candidats. Clinton, qui souffre d’une image trop distante et froide, avait beaucoup à gagner avec ce format. Comme lors du premier débat, son attitude à la fois enjouée et posée, en contraste avec celle de son nerveux adversaire, fut sa meilleure carte, bien que certains la trouvent plus jouée qu’enjouée.

Malheureusement, le format town hall contribua aussi à rendre le débat plus personnel. Outre les questions d’internautes sur les commentaires obscènes de Trump, on eut aussi droit à «Sachant que beaucoup d’éducateurs demandent à leurs élèves de regarder le débat, pensez-vous que vous représentez un modèle approprié et positif pour la jeunesse d’aujourd’hui?» ou «Pouvez-vous nommer une chose positive que vous respectez chez votre adversaire?» (Clinton ne trouva rien d’autre que «ses enfants», pour la petite histoire). Bref, peu de sujets susceptibles d’amener une discussion sur le programme des candidats.

Ces derniers contribuèrent aussi à cette situation. Très souvent les questions-réponses virèrent en discussions enflammées entre Clinton et Trump, qui s’accusèrent de mauvaise foi voire de mensonge à répétition, et durant lesquelles le public était oublié. Trump à son habitude détourna presque toutes ses réponses en remarques sur la situation «désastreuse» laissée par Barack Obama ou en attaques contre Clinton et son mari. Ses excuses pour s’être vanté de pouvoir agresser sexuellement des femmes n’en furent pas, mais il trouva bien vite le moyen d’accuser Bill Clinton d’être un prédateur sexuel. Le manque de remord évident de Trump pour ce qu’il appelle des «discussions de vestiaires» était d’autant plus dérangeant que son attitude envers Hillary Clinton fut particulièrement menaçante durant tout le débat.

Un nouveau pas franchi dans la rhétorique de Trump

Comme les commentaires outragés, les arguments ad hominem, ou encore les tentatives de victimisation ont toujours été la marque de fabrique du candidat républicain, il n’y avait pas eu jusque-là de menaces directes contre Clinton. Il avait bien une fois fait une référence aux défenseurs du second amendement (synonyme de droit au port d’arme, ndlr), mais n’avait pas osé menacer Clinton ouvertement. Or cette fois, Trump a franchi un nouveau pas en déclarant que s’il était élu, il ferait mettre son adversaire en prison.

Son langage corporel durant le débat fut aussi remarqué par les commentateurs car particulièrement sinistre. Tandis que Clinton répondait aux questions en se tournant vers le public, son adversaire se tenait debout juste derrière elle, ou lui tournant parfois ostensiblement le dos. Bien que contribuant à son image de «bully» (tyran, intimidateur, ndrl), cette attitude a peu de chance de détourner les citoyens qui sont toujours prêts à voter pour lui malgré les révélations des derniers jours.

Il semblerait effectivement que le candidat républicain ait entre le premier et le deuxième débat atteint un tournant, et ne se concentre plus que sur sa base d’électeurs les plus radicaux. Il a durant la dernière semaine perdu 40 soutiens officiels parmi les républicains, et ce n’est pas sa performance du deuxième débat qui changera la donne.

Clinton: Une victoire par défaut, voire pas de victoire du tout

Peut-on dire cependant que Clinton a «gagné» ce débat? En termes d’image, elle a su se montrer attentive et réfléchie, même si elle manquait de spontanéité. En termes de projets, elle pourrait difficilement être moins convaincante que Trump. Reste qu’elle a manqué beaucoup d’occasions d’enfoncer le clou avec son adversaire, qui est plongé jusqu’au cou dans différents scandales: le harcèlement d’une ancienne Miss Univers, ses affaires de fraude fiscales, ses frasques avec la justice sur le sujet de l’Université Trump, la vidéo de 2005…

Malgré son évidente préparation, Clinton semblait incapable d’attaquer son adversaire en profondeur. Par contraste, Trump ne s’est pas gêné pour mentionner son implication dans la guerre en Irak et ses serveurs de courriels confidentiels, tout en faisant régulièrement référence à Bernie Sanders, candidat malheureux de la primaire, et les critiques que ce dernier avait adressé à Clinton. C’est d’ailleurs peut-être en forçant Clinton à démentir chacune de ses accusations que Trump a assuré sa propre garde.

Le vainqueur du deuxième débat présidentiel serait donc en fin de compte Ken Bone, un des membres du public dont le pull-over rouge et la moustache ont fait des ravages sur Internet. Sauf que ce dernier se voit maintenant décrié par tous, après avoir tenté de monétiser sa notoriété fulgurante, et que des révélations ont fait surface quant à certaines de ses opinions politiques et penchants pornographiques litigieux.

 
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