La virocratie, la gouvernance à la Trudeau
18 octobre 2016 - Image par Mahaut Engérant
Entre marque et homme d’état, Trudeau gouverne autrement.

Le 8 septembre dernier, sur le site de la plateforme médiatique américaine Bloomberg, paraissait un article intitulé Why Trudeau is like Trump (Pourquoi Trudeau est-il comme Trump, ndlr). Certes, cette comparaison est à première vue absolument ridicule, du moins du point de vue politique mais elle mérite une réflexion plus profonde. Alors que l’un de ces hommes, toujours candidat à la présidence américaine, prône le protectionnisme, la fermeture des frontières et tient des propos jugés racistes, l’autre va dans un sens contraire. Cependant, Bloomberg ne comparait non pas le contenu proposé par les deux politiciens, mais plutôt le contenant. Car s’il y a quelque chose que tous deux ont réussi à faire, c’est se transformer en véritable marque de commerce.

Trudeau, monsieur tout le monde

Depuis son entrée en fonction, Justin Trudeau est considéré par plusieurs comme un nouveau visage politique pour le Canada. Jeune, athlétique et geek, il sait comment parler à la génération Y, aussi connu sous le nom des milléniaux. Un jeune politicien qui tient au gens, qui est un père de famille, et qui utilise les mêmes technologies que tout le monde. Il fait de la boxe, il aime Star Wars, et prend des photos avec des pandas. Ce qui reçoit le plus d’attention dans les médias, autant nationaux qu’internationaux, n’est pas sa progression politique, mais son dernier selfie, les vidéos humoristiques de Buzzfeed le mettant en scène et ses séjours dans la nature torse nu. Trudeau pratique une nouvelle forme de gouvernance: la virocratie.

À l’ère de la virocratie

Telle que définie par Stephen Marche, l’auteur de l’article du site Bloomberg, la «virocratie» est tout simplement la gouvernance par les médias sociaux. On se sert de cette plateforme qui permet de façonner l’image d’une personne pour attirer la population. Étroitement liée à cette virocratie est la technocratie, ou l’utilisation de spécialistes techniques dans la prise de décision. Dans le cas de Trudeau, il est juste de dire qu’il a su composer une équipe de technocrates sans égal. Sur ses flancs droits et gauches, on retrouve Gerry Butts et Katie Telford, respectivement secrétaire principal du Premier ministre et cheffe de cabinet. Le premier, meilleur ami du Premier ministre depuis leurs jours à McGill, est le cerveau de la plateforme libérale. Ancien conseiller politique du premier ministre ontarien Dalton McGuinty, il a commencé à penser à la stratégie électorale que Trudeau devait adopter dès 2012. Telford, tant qu’à elle, est une experte des chiffres, des statistiques, et  de la collecte de données. À ce duo, on ajoute la directrice des communications Kate Purchase est en charge de l’image du Premier ministre. Outre ces trois présences notoires, de nombreux conseillers tels que Mathieu Bouchard et Cyrus Reporter, des esprits politiques aiguisés, appuient Trudeau. L’habilité de ces experts, combinée à une stratégie Internet d’une grande efficacité, semble être la clé du succès de Trudeau.

L’intelligence politique de Trudeau

Pierre Elliott Trudeau, défunt père de l’actuel Premier ministre, est reconnu autant par ses opposants que ses admirateurs comme étant une personne avec l’un des esprits politiques les plus aiguisés de l’histoire canadienne. Intellectuel formé à Harvard, Sciences Po et à la prestigieuse London School of Economics, Trudeau père était un véritable académique. Des souliers difficiles à remplir pour son fils Justin, selon certains. Cependant, même s’il n’a pas la formation ou la connaissance théorique de son père, le fils remplit son rôle en utilisant d’autres atouts. Et il le fait très habilement. Ce qu’il a compris, c’est que ce que l’on croit être la bonne action n’est pas toujours populaire aux yeux du public. Selon Marche, Justin Trudeau a déjà demandé conseil à un ancien confident économique de Stephen Harper. En parlant à ce conseiller, il lui a dit de lui laisser la responsabilité du côté politique, et de seulement lui dire ce qu’il croyait être la bonne façon de procéder avec les régimes de pension.

Cette réponse au conseiller reflète bien la façon dont Trudeau gouverne. Ceux qui disent que cela révèle un manque de contenu chez Trudeau passent à côté de la plaque. Au contraire, il a des objectifs pour son gouvernement. Cependant, plutôt que de tenter de tout gérer par lui-même au quotidien, il a une équipe d’experts pour s’occuper des spécificités, et des conseillers pour l’aider dans les décisions politiques plus difficiles. Quant à lui, il s’est bien outillé pour jouer un rôle crucial: celui de porte-parole en chef du gouvernement. Chaque clic, chaque vidéo virale, chaque tweet sont une façon de démontrer à la population que leur premier ministre est un homme qui leur ressemble. La semaine dernière, sur les médias sociaux, Trudeau a 2.12 millions d’abonnés Twitter, plus de 3 millions d’abonnés Facebook, et 718 000 abonnés Instagram. Également, La Presse révélait que le premier ministre donnait en moyenne une entrevue tous les 2.6 jours. Ainsi, alors qu’il se construit du capital politique en se rapprochant de la population canadienne, les experts font leur travail. Ils s’assurent que la vision du premier ministre devienne réalité.

La virocratie: danger ou bouclier?

Pendant ce temps, chez nos voisins du Sud, un candidat à la présidence fait une toute autre utilisation des médias sociaux. Donald Trump se sert de cet outil pour semer un message de peur et de division, et c’est le cynisme qui règne sur les réseaux sociaux. En contraste, au Canada, il y a la politique façon Trudeau: sur chacune de ses tribunes, qu’elle soit médiatique, digitale ou au face-à-face, on diffuse la marque, le message de la politique positive. Il répète «qu’un Canadien est un Canadien est un Canadien», que le Canada est fort «non pas en dépit de ses différences, mais bien grâce à elles» et que «mieux est toujours possible». Ceci est le côté positif de la virocratie. Il y a cependant un côté plus contrasté, selon Marche. Il la qualifie de système plutôt non-démocratique et utopique. Il dit que les enjeux ne sont pas débattus, car l’emphase est sur l’image. Ceci est une préoccupation valable, mais ce gouvernement a aussi effectué un grand nombre de consultations publiques, redoré l’image du Canada à l’international et maintient le support d’une majorité de la population plus d’un an après son élection.

Il semblerait donc que l’approche fonctionne. Seul le temps nous dira si cette stratégie est durable. 

 
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