Guérir, sans toujours punir
18 octobre 2016 - Image par Prune Engérant
Il faut repenser nos relations pour préserver notre santé mentale.

Avertissement: discussion relative au suicide


Comment parler du suicide? Écrire à ce propos rappelle ce que l’on aurait préféré laisser enfoui. Son évocation seule réveille dans l’audience ses propres pulsions suicidaires, d’où la peur même de provoquer un phénomène de contagion en essayant de parler de ce que l’on veut vaincre…

Une communauté vulnérable

Lundi dernier, Sarah Schulman, auteure de Le conflit n’est pas maltraitance (Conflict is not abuse, ndlr) et Morgan M. Page, écrivaine et baladodiffuseuse trans organisaient une conférence sur la suicidalité (signifiant ici «idées suicidaires», ndlr), le conflit et la guérison, au café Le Cagibi. La discussion abordait le suicide de Bryn Kelly — le 13 janvier de cette année — une artiste et activiste trans porteuse du VIH ayant vécu à Brooklyn, et traitait aussi de ses funérailles, auxquelles les deux organisatrices ont participé.

La discussion s’est vite transformée en recherche de solutions face à l’épidémie de suicides qui touche la communauté LGBTQIA+ (Lesbienne, Gay, Bisexuel, Transgenre, Queer, Intersexué, Asexuel et plus, ndlr). En effet, cette communauté est toujours affectée disproportionnellement par le phénomène: une étude menée en 2007 trouvait que 33% de la jeunesse LGB ont tenté de se suicider contre une moyenne générale de 7%, et les chiffres empirent pour les personnes trans dont l’identité s’entrecroise avec d’autres caractéristiques discriminatoires, comme la couleur de peau.

Dé-glamouriser la réalité

Le premier objectif de Sarah Schulman est de dé-glamouriser le suicide, défaire son mythe, le prendre pour ce qu’il est à ses yeux: un gâchis, et trop souvent décidé en état d’ébriété suite à un conflit. Une personne objecte toutefois dans l’audience: pour une personne suicidaire, chaque jour est un chemin de croix, mais chaque jour passé, une victoire; les 35 ans de la vie de Bryn Kelly sont à célébrer comme tels! Le suicide n’est pas à rendre attirant, mais la vie est à reconnaître comme éprouvante.

Des attitudes nocives

On y vient donc, à la vie, notamment à deux sources de conflits courantes: la sur-dramatisation des conflits et des ruptures, et les attitudes d’exclusion et d’isolation sociale. Une certaine réponse prévalait: prendre le temps de prendre du recul, de désamorcer la force des passions.

Notamment, les intervenantes ont reproché à la communauté queer de souvent se dire abolitionniste (un mouvement luttant contre le système carcéral punitif et pour plus de justice réparatrice ou réformatrice), mais en ne s’inspirant que peu des idéaux du mouvement de la vie hors des barreaux: Morgan M. Page reprochait aux communautés queer d’être «enfermées dans le blâme» ferventes partisanes de la méthode punitive dans leurs relations interpersonnelles. Il y a pourtant matière à inspiration dans la théorie réparatrice de la justice: l’isolation sociale provoquée, qui est d’autant plus violente dans une cellule, est initiée par la même logique et ne répare et ne construit rien pour un changement d’attitude, elle ne fait qu’écarter les problèmes sans les changer.

Une réponse communautaire?

Enfin, d’un point de vue personnel, un membre de l’assemblée a noté les origines de la culture du self-care vibrante à Montréal, qui viendrait de l’austérité: en effet, sans système de santé sociale accessible et de culture d’aide collective en Amérique du Nord, il ne nous reste plus qu’à nous acheter une bougie parfumée pour dorer notre soirée solitaire. Il est peut-être grand temps de passer au collective-care, et parler à l’autre de ce qui fait mal.

 
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