De l’humanité chez les monstres
18 octobre 2016
La pièce Terminus nous fait visiter les recoins sombres de l’âme humaine.

T erminus est la dernière création de la compagnie La Manufacture, présentée au café-théâtre de la Licorne. Inspirée par le texte éponyme de Mark O’ Rowe, elle nous transporte dans le cadre industriel de Dublin et le sombre extraordinaire de ses environs. Michel Monty nous livre ici une pièce puissante, de celles qui nous mettent une claque et dont la marque reste. Il y dirige Martine Francke, Alice Pascual et Mani Soleymalou, un trio au langage fleuri qui illumine de sa verve la comédie noire. Insultes, argot et poésie nous dépeignent une «violence esthétique» qui ne finit jamais aseptisée, un bousculement des sens qui dépasse largement les 1h45 du spectacle et ses quatre murs.

L’abécédaire du glauque

Une femme ayant la quarantaine, à la vie ratée, une jeune dépressive et un psychopathe façon «loup solitaire», ou A, B, et C — pour bien finir de les réifier — sont trois «enfants seuls». Terminus est la dernière station de ces vies monotones marquées par un grand gouffre affectif. C’est en fait l’Autre qui pose problème chez eux, par son manque de compassion ou son hostilité. Corrosive de par son originalité, la pièce surprend par son grand respect des règles classiques de l’unité théâtrale: en 24 heures ces personnages confrontés au glauque et à l’ultra-violence, à la mort et à l’extraordinaire, vont s’entrecroiser à un rythme infernal. Femmes esseulées, faux amis, masse passive, âme damnée, anges de la mort, l’univers onirique et symbolique de Rowe crée bien des rencontres dans la journée décisive de ces trois freaks que la dureté du monde extérieur a trop bousculé mais qui restent très humains dans leur travers. Par-delà le Bien et le Mal, Terminus nous inculque la vertu de trouver du beau dans le lugubre et de poursuivre des «croisades inutiles». A, B et C se réincarnent en Cyrano de Bergerac en puissance, parce que «c’est bien plus beau lorsque c’est inutile».

Réconcilier les contradictions

Du réalisme urbain froid au fantastique tiré par les cheveux, de la poésie dans le sordide, du rire dans la violence insoutenable, et des monstres bien humains: voici ce que nous offre la pièce. La dernière contradiction de Terminus est certainement d’être, dans son originalité immense, la quintessence de la scène montréalaise: un théâtre très contemporain et vivant, profondément engagé sur des thématiques sociales et qui vise à bien plus que divertir son spectateur. Terminus est l’histoire de trois enfants seuls d’Oxmo Puccino, «le cœur meurtri, meurtrière est leur jalousie — l’enfant seul se méfie de tout le monde, pas par choix, par dépit — pense qu’en guise d’ami son ombre lui suffit». Ce sont des marginaux bourrés de travers dans lesquels nous pouvons tous nous reconnaître; les sept péchés capitaux à qui on donnerait l’absolution. Ce sont Garcin, Inès et Estelle du Huis Clos de Sartre, mais qui ont poussé la porte en se réconciliant avec eux-mêmes et autrui.

 
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