Des maux à dire
27 septembre 2016 - Image par Shayne Laverdière, courtoisie de Sons of Manual
Dolan émeut et livre un de ses plus beaux films où l’essentiel reste tu.

Après avoir attendu près de six mois, j’ai enfin pu voir le dernier film de Xavier Dolan, Juste la Fin du Monde sorti le 21 septembre en salles. L’histoire est celle de Louis (Gaspard Ulliel) qui, après douze ans d’absence qu’il a consacré à sa carrière dans le théâtre, rend visite à sa famille (Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, et Léa Seydoux) afin de leur annoncer sa mort prochaine des suites de son infection par le SIDA. La canicule pèse sur ce déjeuner de famille et l’orage menace tandis que les conversations s’animent.

Violence cinématographique

La nouvelle œuvre de Dolan est pleine d’une violence contenue qui pèse tant sur les personnages que sur l’audience. L’unité de lieu, cette maison aux volets fermés et aux murs sombres, enferme littéralement les personnages dans un huis clos infernal. Le choix du génie québécois de rendre captif ses protagonistes dans des plans rapprochés matérialise efficacement leur incapacité à communiquer les uns avec les autres. La mise en scène et le cadrage créent une atmosphère anxiogène permettant aux spectateurs de s’identifier avec la détresse des personnages.

Cette violence, Dolan la fait aussi planer sur son film à travers la puissance des non-dits. En effet, si le film est très bavard, les personnages sont complétement inaptes à formuler une pensée articulée et à exprimer ce qui les ronge de l’intérieur : qu’il s’agisse de l’annonce de cette terrible nouvelle pour Louis, du sentiment d’abandon perçu par le reste de la famille qui passe son temps à lui reprocher implicitement son succès personnel, mais surtout, de cet indicible amour qui les consume mais qu’aucun d’eux n’arrivent à mettre en mot.

14466403_10154598445893493_678745658_oShayne Laverdière, courtoisie de Sons of Manual

Cette incapacité à communiquer frustre le spectateur d’autant que la tension, pourtant croissante tout le long du film, s’apaise de temps à autres lors de flash-backs semblant indiquer que le bonheur n’est pas hors de portée. La poésie de la photographie de ces flash-backs, tous éveillés par et reposant sur les autres sens que la vue font frissonner. Le contraste que ces pièces forment avec le reste du film ne font qu’amplifier l’émotion dégagée par l’histoire : il semble simple d’être heureux et pourtant les personnages sont incapables d’y parvenir.

Entre maturité et rigidité

Xavier Dolan confirme, après Mommy, qu’il a bien mûri. Il maîtrise sa caméra mieux que jamais et utilise tous les paramètres (la lumière, le son, le cadrage, la composition de l’image, les costumes et le montage) pour servir son propos d’une manière à la fois poétique et efficace. Le jeune réalisateur ne cesse d’évoluer avec virtuose ; il ne se repose pas sur ses lauriers et prouve qu’il continue à progresser continuellement.

Le casting cinq étoiles du film, quant à lui, incarne à la perfection ces estropiés de l’amour familial. Baye, en mère fantasque qui cache ses émotions à travers sa bonne humeur constante et son humour parfois gênant, parvient à contrebalancer l’ambiance pesante du film. Ulliel utilise ses expressions faciales afin de transmettre tout ce que son personnage n’arrive pas à mettre en mots et, malgré la brièveté de ses lignes, réussit à fournir une performance très expressive. Cassel est comme à son habitude excellent et dévoile subtilement les failles de son personnage qui tente de les cacher sous un masque de colère permanentent. La mention spéciale revient à Seydoux qui brille en tant que petite sœur à fleur de peau essayant de comprendre et de pardonner mais dont la spontanéité reste contrainte par cette incapacité à exprimer ce qu’elle ressent réellement. Seule ombre au tableau, la performance de Cotillard qui n’arrive pas à rendre la bégayante Catherine convaincante.

Autre bémol, la maîtrise totale qu’a le réalisateur sur son œuvre ainsi que le contrôle complet qu’il exerce sur tous les paramètres font perdre à Juste la Fin du Monde la légèreté et la spontanéité de ses précédents films – eh oui, même Mommy . Il est vrai que le sujet ne s’y prête pas vraiment, mais cette impression d’assister à une pièce réglée au millimètre près nous fait tout de même regretter  un peu  la fraîcheur de l’«ancien» Dolan.

Le spectacle est malgré tout plus que plaisant. Dolan magnifie la pièce de Lagarce en bouleversant les spectateurs. Il arrive également toujours à surprendre et impressionner ; il parvient encore à repousser ses limites ainsi que celles de ses comédiens qui ne sont pourtant pas à leur coup d’essai. Le film venant d’entrer dans la course aux Oscars, on ne peut que lui souhaiter autant de succès qu’il n’a déjà eu au Festival de Cannes.