Petits meurtres en famille
4 avril 2016 - Image par Mahaut Engérant
El Clan reconstitue la trajectoire emblématique d’un gang familial argentin.

Dans le cadre du septième festival du film latino-américain, le cinéma du Parc présente El Clan du réalisateur argentin Pablo Trapero. Inspiré d’une histoire vraie, le film retrace la carrière criminelle tragique de la famille Puccio, responsable de plusieurs enlèvements et assassinats à l’aube de la transition démocratique argentine. 

En 1982, la dictature militaire tire à sa fin. Alors que l’Argentine amorce lentement son retour à la démocratie, Arquímedes Puccio, militaire et père d’une famille de cinq enfants, planifie froidement les enlèvements de citoyens fortunés. Aidé par ses fils et couvert par la complicité passive du reste du foyer, il perpétue le règne de la violence gouvernementale dans l’intimité de la sphère familiale. Les institutions militaires s’effondrent, les séquelles de leurs excès demeurent.

Mahaut Engérant

Trapero explore une société argentine dans les limbes, déchirée entre la promesse d’un avenir démocratique et les vestiges d’une violence banalisée. Les hommes de main de la dictature désormais au chômage prolongent en silence les méthodes du régime chancelant. Alors que le pays entrevoit avec espoir un retour au respect des droits de l’Homme et de la dignité humaine, la persistance des enlèvements et des disparitions obstrue le paysage. El Clan interpelle en dépeignant la banalité du mal: sous la surface de leur existence rangée, les Puccio perpétuent des actes atroces de manière mécanique, presque inconsciente. Passifs et détachés face au crime, ils font preuve d’une cruauté indifférente. Trapero s’adonne ainsi à une réflexion troublante sur les relations complices de l’individu vis-à-vis de la violence et sur ses responsabilités.

Cocktail visuel

À la fois thriller, policier et drame familial, El Clan mélange les genres avec talent.  L’écriture de Trapero est unique, sensible, surprenante. Si son sujet est captivant, il ne sacrifie cependant pas la forme au fond et joue sur les décalages. Les repas familiaux ont pour fond les hurlements de douleur de prisonniers détenus au sous-sol, les scènes de sexe se superposent à celles de mise à mort… Entre absurde et humour noir, les portraits de violence sont systématiquement accompagnés de musique joyeuse, signalant le détachement des personnages et leur éloignement du réel. Trapero offre donc une perspective inouïe sur une période de l’histoire latino-américaine jusqu’alors peu évoquée au cinéma. Le résultat est remarquable. On quitte la séance bouleversé, marqué par le regard singulier du réalisateur dont le souhait est de «faire des films qui commencent à vivre quand on sort de la salle.»

«Ils font preuve d’une cruauté indifférente»

El Clan tire également sa force de la performance admirable de ses acteurs. Guillermo Francella, plus connu en Argentine pour ses rôles comiques, interprète ici le rôle principal et maîtrise parfaitement le registre dramatique. Avec son regard froid et son allure impassible, son incarnation du patriarche autoritaire et tyrannique est stupéfiante. De la mère apathique au fils assujetti, les seconds rôles sont particulièrement bien construits et dressent un portrait fascinant de cette famille énigmatique. Sous le joug de ce père implacable, chacun des membres de la famille devient complice sans jamais vraiment le vouloir. L’aspect le plus fascinant du film réside peut-être dans la dualité de ces personnages aux apparences anodines, sympathiques collègues le jour et séquestreurs sadiques la nuit. Dans le monde dépeint par Trapero, le mal semble pouvoir se loger partout et surtout là où on l’attend le moins.

Conformément aux désirs du cinéaste, El Clan survit à son générique de fin. Les questions difficiles que le film soulève poursuivent le spectateur bien au-delà de la salle du cinéma. Avec ce film marquant, Trapero nous invite à nous interroger sur la manière dont l’indifférence brouille les frontières morales et fait de la violence une convention.