Sur la route 66
22 mars 2016 - Image par Laurie Vandevelde
Récit d’une odyssée en terre conservatrice.

Étudiante en échange au Canada, j’ai profité des vacances de Noël pour migrer vers le Sud, en quête d’émotions fortes et de quelques degrés supplémentaires. En tandem avec mon amie Zoé, j’ai parcouru en autostop les premières centaines de miles de la route 66, qui débute dans la région du Midwest étasunien. Au fil de la route, j’ai tenté de tirer le portrait de ce petit bout d’Amérique et de tisser dans la trame des paysages le motif culturel, économique et social que j’ai pu reconstituer. Cependant, malgré le caractère véritablement humain de cette expérience et l’emploi pour mes photographies d’une focale résolument mobile du fait des modalités de notre voyage, je sais n’avoir capturé des lieux que nous avons traversés qu’un instantané, lacunaire et contingent, sinon arbitraire. La réalité que j’ai cru percevoir est irrémédiablement modelée par l’angle de vue que j’ai adopté, ainsi que par le regard de Zoé et de tous ceux qui se sont arrêtés sur notre route.

Sans prétendre asséner de vérité, ce récit entend donc modestement rendre compte, par une intrication entre topographie et sensations, d’une expérience qui a été autant esthétique qu’instructive. On y trouvera notamment un aperçu du conservatisme qui se manifeste aujourd’hui à des niveaux multiples, et prend sa source dans le malaise de certaines catégories sociales. Curieux musée à ciel ouvert, la route 66 offre un condensé de mythe et d’histoire, mais aussi un aperçu des malaises de notre temps.

Laurie Vandevelde

Voyage sur le pouce de Saint Louis à Miami

Comment mieux raconter un périple en autostop au cœur de la Bible Belt, le long des premières centaines de miles de la route 66, que par l’abolition des plans fixes et le choix d’une matière brute déroulée en panorama? Si la tâche semble difficile, c’est pourtant ce à quoi j’aimerais prétendre: une description autostoppeuse et nomade, humaine et modelée par un itinéraire — le nôtre, qui s’est déployé entre Saint Louis et Miami, dans l’Oklahoma.

Sorte d’hybride entre le pèlerinage et le rite initiatique, notre voyage sur la Mother Road n’était pas simplement un moyen de mordre un bon coup dans notre propre rêve américain — celui-ci s’avérant d’après ce que j’en ai vu être un peu amoché. Nous voulions aussi nous confronter, un peu par défi mais surtout par curiosité, à une différence culturelle plus radicale que celle que nous avions pu appréhender lors de notre voyage dans la région des Adirondacks, dans l’État de New York, en septembre dernier. Dépaysées, nous l’avons été bien au-delà de ce que nous aurions pu anticiper, car le Midwest s’approche de ce que d’aucun serait tenté de qualifier sans la moindre hostilité d’«Amérique profonde», où pulse sous un épiderme économique et social à vif une effervescence religieuse et idéologique assez déconcertante.

«Il me faudrait pouvoir retranscrire le sentiment d’étrangeté, ou plutôt de moi étrangère»

Les paysages mythiques d’une institution qui perdure

Le décor a vite été planté. Les bords de route expriment toujours une banalité tout à fait singulière, ils sont des non-lieux qui germent en autonomie, des interfaces façonnées au gré des trajectoires culturelles, économiques et sociales à l’œuvre dans les centres qu’ils relient. En bout de chaîne, souvent délaissés, les coteaux, les aires autoroutières et les zones périurbaines sont les manifestations les plus résiduelles mais aussi les plus honnêtes de leur temps, même si un certain phénomène d’inertie est à observer. Interface entre deux époques, les bas-côtés qui bordent le tracé historique de la route 66 sont parsemés de drôles de fossiles déglingués et biscornus: néons cassés et ferraille rouillée, carcasses de voitures, marchés aux puces désertés, motels d’époque à la modernité fanée, ou encore vieilles stations services dont le compteur, qui affiche encore le prix du litre d’essence, a cessé de tourner depuis des décennies. Pourtant, tout cela n’est qu’un bien pâle sanctuaire en comparaison avec Threece, une petite agglomération fantôme à la sortie de laquelle nous avons joué du pouce pour fausser compagnie aux deux illuminés, probablement sous acide, avec lesquels nous étions montées. L’ancienne bourgade a été abandonnée il y a des années, et on trouve dispersés dans les bâtiments effondrés les vestiges de la vie des anciens habitants. La route 66 n’est presque plus empruntée à cet endroit précis qui est au moins aussi glauque qu’il est fascinant. Malgré le charme indéniable de l’endroit, j’étais franchement soulagée quand une voiture et son chauffeur affable se sont arrêtés à notre hauteur pour nous en éloigner, et nous emmener dans la chambre proprette et rassurante d’un motel autoroutier.

Laurie Vandevelde

L’envers du décor, un contexte socio-politique tourmenté

Les images que j’ai choisies de livrer sont emblématiques. Pourtant, pour compléter le tableau, il me faudrait pouvoir retranscrire le sentiment d’étrangeté, ou plutôt de moi étrangère, qui ne m’a pas quittée une seule seconde. Ce voyage m’a laissé la sensation d’un milieu fermé et en proie à une crispation identitaire, probablement liée à la vulnérabilité économique qui touche une large portion de la population. Le quotidien lui-même semble revêtir un fort potentiel d’aliénation, même si le bonheur est ici un business lucratif qui se décline à l’infini, depuis les rayons «santé» des supermarchés aux services de réfection de sourire. Les paysages du Midwest rural sont eux-mêmes marqués par une ferveur religieuse surprenante: on trouve sur les bords de route des panneaux immenses à l’effigie de Jésus qui côtoient des publicités pour des gun shows (expositions d’armes à feu, ndlr), ainsi que tout un éventail de banderoles aux slogans plus ou moins tendres, allant du presque subtil «life’s a gift» («la vie est un cadeau»)  au plus ouvertement haineux «sodomy is a sin» («la sodomie est un péché»). Bien que la liberté de culte soit sacralisée ici, l’athéisme est le point aveugle du pluralisme et je ne compte pas les prêcheurs de bonne parole que nous avons trouvés sur notre chemin, avec intérêt, ou parfois tristesse, quand ils se livraient à des sermons réchauffés à partir d’un quelconque programme de «Church TV», ou encore qualifiaient le Coran de «rivière de sang».

Quelques mois après ce voyage, la question reste en suspens: doit-on formuler un lien de cause à effet entre ces pressions économiques, religieuses et sociales et un conservatisme politique de plus en plus décomplexé dans certaines régions d’Amérique du Nord? Je vous laisse juges, puisque je suis devenue partie après avoir été témoin de l’ardeur avec laquelle les armes peuvent être ici érigées en droit bien plus fondamental que celui à l’avortement.