Le théâtre n’est qu’attente
21 mars 2016 - Image par Yves Renaud
L’éternité de Godot se fait sentir au Théâtre du Nouveau Monde.

Actuellement joué au Théâtre du Nouveau Monde, En attendant Godot de Samuel Beckett est adapté par François Girard et met en scène Benoît Brière dans le rôle d’Estragon et Alexis Martin dans celui de Vladimir. Les seconds rôles de Pozzo et Lucky sont joués par Pierre Lebeau et Emmanuel Schwartz, tous deux stupéfiants dans leurs rôles respectifs.  En Attendant Godot, écrit en 1949 après les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, est l’une des pièces les plus interprétées et adaptées de Samuel Beckett, célèbre pour son caractère absurde — même si Samuel Beckett se distancie lui-même du mouvement du théâtre de l’absurde. La pièce traite principalement de la perte de sens de l’existence, présentant notamment une humanité détruite en quête de raison d’être.

La pièce met en scène deux vagabonds inséparables, Estragon et Vladimir, qui attendent, durant les deux heures trentre de spectacle, Godot, un personnage mystérieux, connu de tous et en même temps de personne, dont l’existence même reste incertaine. Personnification d’un espoir de salvation inatteignable, Godot apparaît comme l’objet central de la pièce, supposé donner un sens à la vie absurde et vide que mènent les personnages, sans pour autant jamais apparaître. Les acteurs donnent vie aux personnages de Beckett de façon impressionnante. Leur performance est très juste et fidèle au texte, rajoutant sur quelques aspects un caractère comique plus poussé. Le jeu de Pierre Lebeau dans le personnage du tyran narcissique de Pozzo est particulièrement bluffant et apporte une dimension plus grotesque à la pièce.

Yves Renaud

La mise en scène permet très justement la mise en avant du caractère absurde et répétitif de la pièce. Le décor prend l’apparence d’un sablier géant sur lequel les personnages jouent, le sable coulant au début et à la fin des deux actes, avec un renversement du sablier au moment du deuxième acte. François Girard réussit à nous faire ressentir le désespoir grandissant face à l’attente infinie à laquelle sont confrontés les personnages. Il réussit également à accentuer l’incapacité des personnages à avancer, à prendre des initiatives autres que celle de l’attente de Godot et à finalement donner un sens à leur vie. Ceci est certainement rendu possible par la longueur de la pièce elle-même; en tant que spectateurs, on se surprend à vouloir qu’elle se termine, parce qu’on finit nous-mêmes par se sentir enfermés dans cet univers étouffant. Après un entracte qui permet d’en sortir, le deuxième acte nous replonge immédiatement dans une deuxième journée, qui s’avère être identique à la première, cette dernière paraissant finalement n’avoir jamais eu lieu — et les personnages eux-mêmes en sont persuadés. Les jours dénués de sens se répètent infiniment et seule la mort semble pouvoir sauver les personnages de cet infernal tourment qu’est l’existence, toujours dans l’attente de Godot.

«Le décor prend l’apparence d’un sablier géant sur lequel les personnages jouent»

Malgré la longueur de la pièce, cette dernière présente une très bonne interprétation de l’œuvre de Beckett, avec un jeu particulièrement juste et réussi des acteurs. En plus de la dimension historique tragique de la pièce dans le contexte de l’après-guerre et des camps de concentration qui appelle à une remise en question de l’humanité face aux horreurs commises, En Attendant Godot a toujours une résonnance actuelle: le spectacle permet une réflexion sur nos aspirations et attentes, car finalement, il semblerait que nous attendions tous un Godot qui ne viendra probablement jamais.