«Je me définis absolument comme féministe»
21 mars 2016 - Image par Le cabinet de Mme la ministre
Le Délit a rencontré Dominique Anglade, ministre de l’Économie, de la Science, de l’Innovation et du Numérique du Québec.

Fille de parents féministes, sans aucun complexe, la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation du Québec n’hésite pas à se définir comme tel. Pour cette femme au parcours chargé et exceptionnel, l’avenir du Québec passe d’abord par l’innovation et l’entrepreneuriat. Politique d’investissements, burger préféré, parcours professionnel, implication dans la presse étudiante francophone, projets audacieux pour son ministère, musique pop, diversité au gouvernement… Madame la ministre Dominique Anglade a su prendre le temps d’en discuter avec Le Délit, à quelques jours de l’annonce du budget par le gouvernement Couillard.

Cette entrevue a été réalisée le lundi 14 mars, soit trois jours avant l’annonce du budget par le gouvernement québécois.


Le Délit (LD): Parlez-nous un peu de votre parcours…

Mme la ministre Dominique Anglade (DA): Je suis née à Montréal et j’y ai grandi jusqu’à l’âge de quatorze ans. Ensuite j’ai passé trois ans en Haïti — je suis d’origine haïtienne. J’ai fait le cégep Marie de France puis je suis allée à Polytechnique. J’ai toujours été impliquée à la fois dans le milieu social, communautaire, para-professionnel en même temps que j’étais étudiante et en même temps que je travaillais durant ces années-là. J’ai fait des études en Ontario, travaillé aux États-Unis, travaillé pour McKinsey pendant sept ans. J’ai aussi vécu à Vancouver durant quelques années. J’ai enfin été présidente de la CAQ (Coalition Avenir Québec) et j’ai également fait partie du Parti Libéral fédéral. Après ça j’ai été à Montréal International (comme PDG) et puis maintenant je fais de la politique active! Et puis je suis aussi maman de trois enfants (rires)!

«L’audace. Au Québec, il faut qu’on se réapproprie ce mot: il faut oser!»

LD: Vous êtes diplômée en génie industriel de Polytechnique Montréal, comment expliquez-vous ce «transfert» que vous avez effectué du génie industriel à la politique?

DA: Le génie industriel ressemble beaucoup à la politique en fait, car c’est des «real people, real products». Je travaillais en génie industriel, certes, mais je gérais (dans différentes applications) des personnes dès que j’ai entamé ma carrière. Ce que je veux dire par là c’est que tu travailles dans des usines avec des gens et tu es obligée de trouver des solutions aux problèmes techniques avec tes équipes. C’est un peu ça la politique aussi! C’est très orienté vers les individus, c’est très concret.

LD: Vous avez mentionné avoir été très impliquée dans la vie étudiante, dans quelles organisations ou causes étiez-vous investie?

DA:  J’étais présidente de l’Association des étudiants à Polytechnique. J’étais aussi impliquée au Polyscope qui est l’équivalent du Délit à Polytechnique. J’ai fait des compétitions québécoises et canadiennes d’ingénierie dans différentes catégories; j’ai participé au Conseil Jeunesse de Montréal (CJM, ndlr); j’ai fait le Parlement de la Jeunesse du Québec (PJQ, ndlr)… Il n’y avait pas grand-chose que je n’ai pas fait! (rires) J’étais vraiment très impliquée et très active en tant qu’étudiante.

LD: Vous avez déjà co-présidé une conférence du parti libéral du Canada. Pourquoi avoir choisi la politique provinciale plutôt que fédérale?

DA: Ce sont simplement des contextes. Je n’ai jamais dit que j’étais plus intéressée par l’un ou par l’autre (gouvernement fédéral ou provincial, ndlr). C’est justement ça la politique: ce sont des circonstances et des opportunités qui se présentent, auxquelles tu réfléchis ou pas. Pour mon cas, c’est le comté de Saint-Henri-Sainte-Anne qui compte énormément, car il représente vraiment ce qu’est Montréal: c’est un microcosme de la région de Montréal qui en représente tous les enjeux et toutes les forces. C’est un microcosme que je connaissais et dans lequel j’avais déjà évolué. Donc tout cela favorisait le fait que je m’implique au niveau provincial. Et puis, par la suite avec des discussions avec le premier ministre (Philippe Couillard, ndlr) j’en ai conclu que ce serait une bonne opportunité [d’entrer au gouvernement québécois].

LD: Votre défunte mère, Mireille Neptune, était une féministe engagée qui avait notamment travaillé pour l’Organisation des Nations Unies pour surveiller le statut de la femme en Haïti. Vous définissez-vous comme étant féministe?

DA: Absolument! Je me définis absolument comme féministe. Premièrement j’ai été élevée par une mère et un père féministes très impliqués et très engagés. Le féminisme c’est avant tout des valeurs d’égalité entre les hommes et les femmes; et même si c’est vrai qu’il y a eu du chemin qui a été parcouru notamment au Canada, et notamment au Québec, il reste encore du chemin à faire. Mais surtout on se doit d’être un modèle pour le reste des sociétés qui souffrent. On le voit surtout en période de crise et en période de guerre. Je le voyais encore cette fin de semaine: au Soudan du Sud il y a des crimes de guerres qui visent particulièrement les femmes et des viols qui sont perpétrés… C’est d’une tristesse, d’une aberration, d’une violence qu’il faut sans cesse condamner. Et nous avons un rôle à jouer comme modèle en tant que société. C’est fondamental.

LD: En tant que ministre de l’économie, pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de votre vision économique? Que souhaitez-vous réaliser pour le Québec?

DA: D’abord je décrirais cette vision-là sous le terme de l’«audace». Au Québec, il faut qu’on se réapproprie ce mot: il faut oser! Il y des éléments importants comme les exportations. On est une société exportatrice; il faut absolument qu’on renforce nos capacités à exporter et celle des investissements directs à l’étranger. L’entrepreneuriat social mais l’entreprenariat de manière plus large en général, la relève entrepreneuriale… Cela va être très important. Et puis il y a des secteurs d’avenir sur lesquels il va falloir viser: on parle beaucoup de l’aéronautique ces temps-ci, mais il y a les sciences de la vie, il y a le big data et plus encore. Ce sont différents secteurs sur lesquels il va falloir que l’on table. Ces éléments-là vont être des piliers pour la croissance. En somme, la stratégie du numérique va être extrêmement importante pour l’avenir économique du Québec.

LD: Justement dans le domaine de l’investissement dans le capital risque (start ups), est-ce que vous pensez que le Québec pourrait faire mieux?

DA: C’est sûr qu’on peut faire mieux. S’assurer que nos entreprises aient tout le capital dont elles ont besoin dans toutes les étapes de croissance: c’est important. Et puis il y a une réflexion à avoir pour trouver quels sont les bons leviers pour le faire. Comment peut-on utiliser l’ensemble des outils qui sont à notre portée? Nous avons Investissement Québec c’est certain, et il y a évidemment la Caisse de dépôt et placement du Québec qui joue son rôle, mais il y a aussi le fond de la FTQ (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, ndlr) et beaucoup d’autres joueurs. Il faut donc coordonner nos efforts avec ceux de ces différents joueurs.  Au Québec on est «petits», on représente 0,1% de la population mondiale. Donc il faut au moins qu’on se serre les coudes pour essayer de trouver des solutions qui font en sorte que chaque geste que l’on pose en tant que gouvernement viennes renforcer ce que font les autres acteurs. Tout doit être lié et concerté jusqu’à un certain point. On a certes des mandats différents mais il reste qu’il faut une cohérence. Et cette cohérence là il faut la mettre en place et la structurer pour atteindre nos objectifs.

LD: Vous êtes la première ministre d’origine haïtienne à siéger au cabinet. Est-ce que vous pensez qu’un jour, Québec pourra voir sa ou son premier/ère ministre issu(e) de l’immigration?

DA: Je souhaite que cela arrive un jour (rires)! Je crois à la diversité de tous les genres, toutes les formes, toutes les forces. La diversité homme-femme mais aussi la diversité au sens plus large. Et quand on voit ce que le maire de Calgary  (Naheed Nenshi, ndlr), qui est un maire musulman, parvint à accomplir, cela donne de l’espoir! Qui aurait cru cela il y a vingt ans? Il y a des opportunités qui se présentent et de nouvelles générations qui peuvent y aspirer!

«On parle beaucoup de l’aéronautique ces temps-ci, mais il y a les sciences de la vie, il y a le big data et plus encore»

LD : Dernier question… Classique du Délit! C’est un lundi soir, vous êtes en train de travailler sur un projet de loi, le moral de vos troupes est vraiment à plat, quelle musique mettriez-vous pour remonter le niveau d’énergie?

DA : (rires) Alors… Waka Waka! [Mme la ministre Dominique Anglade et les deux journalistes du Délit finissent par chanter l’hymne de Shakira en chœur.]

Le cabinet de Mme la ministre