Quand les mots choquent
23 février 2016 - Image par Vittorio Pessin
Quel est l’impact de la violence verbale dans la création artistique?

Orelsan, rappeur français, certes connu pour ses propos trash et sombres, mais aussi reconnu pour son talent de compositeur, vient d’être relaxé le jeudi 18 février dernier, après trois procès qui se sont étendus en longueur. En effet, après l’interprétation de chansons provenant notamment de son album Perdu d’Avance (2009), nombreux de ses morceaux ont été incriminés pour incitation à la violence envers les femmes. Les plaignantes de ce procès sont cinq associations féministes: Chiennes de garde, le Collectif féministe contre le viol, la Fédération nationale solidarité femmes, Femmes solidaires et enfin le Mouvement français pour le planning familial.

Nombreux de ses morceaux contiennent en effet des phrases et des mots très sexistes et violents comme: «J’respecte les schneks avec un QI en déficit, celles qui encaissent jusqu’à finir handicapées physiques» (issu du morceaux Saint Valentin) ou encore «J’te quitterai dès qu’j’trouve une chienne avec un meilleur pedigree» (Pour le pire).

Vittorio Pessin

Avis partagés

À première vue, il semble évident qu’Orelsan est lui-même misogyne et violent. Pourtant, plusieurs personnes plaident le contraire, et lui en premier. Alors qu’il a «une copine» depuis déjà six ans, il rappelle que ses textes racontent l’histoire de personnages fictifs auquel il ne s’identifie en aucun cas. La très controversée Sale pute est ainsi l’histoire d’un banquier issu de la classe moyenne qui rentre chez lui et surprend sa femme en train le tromper. Il est alors envahi d’un élan de violence extrême, de sentiments monstrueux avec un penchant pour l’homicide, pour la faire souffrir à son tour. Ce serait donc un travail d’artiste ici comparable à un réalisateur de film qui met en scène un homme épris d’émotions très sombres. Il rajoute aussi que ses paroles sont à prendre au second degré, notamment dans sa chanson Saint Valentin, où il joue le rôle d’un «gros naze» qui n’est en aucun cas à rapprocher à sa propre identité. Mais alors, d’aucuns se demandent: peut-on donc rire de tout? Même de groupes ciblés dans la société? Cette question épineuse fait débat au delà du rap d’Orelsan. Elle se pose aussi dans le cas des blagues qui font référence à un groupe de personnes en raison de leur genre, leur orientation sexuelle, leur religion, etc.

Cela pose aussi la question de la liberté d’expression, valeur capitale dans une démocratie, mais qui a ses limites: où trouver le juste milieu entre la lutte contre la discrimination et l’incitation à la violence envers un groupe d’individus — ce qui peut impliquer de la censure — et la liberté d’expression de l’artiste? D’autres artistes et acteurs de la scène publique ont provoqué des controverses similaires en France. Charlie Hebdo, journal satirique, dont les dessins sont parfois accusées d’être irrespectueuses ou encore le comique Dieudonné qui a été inculpé pour antisémitisme.

Mahaut Engérant

Qu’en est-il au Québec?

La même controverse existe de notre côté de l’Atlantique. En effet, le groupe de rap Black Taboo a reçu beaucoup de critiques de la presse et d’associations féministes québécoises avec les mêmes accusations: paroles sexistes et violentes. Leur morceau God bless the topless (Que Dieu bénisse les seins nus, ndlr) illustre bien les thèmes traités dans leurs chansons. Cependant, ce groupe répète lui aussi que leurs paroles sont «ironiques».

L’annulation de dernière minute du concert du rappeur américain Action Bronson au festival de musique de Montréal Osheaga en août 2015 s’inscrit parfaitement dans cette controverse. Le Conseil du statut de la femme et d’autres membres de la société civile avaient milité pour son annulation, alors que son concert venait aussi d’être annulé à Toronto. Il était accusé des mêmes faits que les rappeurs précédemment évoqués.

«Où trouver le juste milieu entre la lutte contre la discrimination et l’incitation à la violence envers un groupe d’individus et la liberté d’expression de l’artiste?»

Denis Coderre, le maire de Montréal avait aussi pris position sur le sujet, après avoir regardé le clip d’une de ces dernières chansons, Brunch. On y voit notamment un homme manger sur le corps d’une femme morte, la mettre dans son coffre, puis la poignarder en s’apercevant que celle-ci était toujours vivante, tout en lui crachant dessus et en lui criant des propos sexistes. Le maire avait ainsi dit: «Je me demande comment on peut permettre ce genre de vidéo, qui a quand même été visionnée par 2,8 millions de personnes sur Internet», avant d’ajouter: «Où s’arrête la liberté d’expression? Quel message envoie-t-on? La façon dont c’est fait est dégradante et inacceptable». Pourtant, d’autres rappeurs très en vogue à Montréal, comme Koriass (qui se considère comme pro-féministe), défendait l’artiste: «Action Bronson, c’est un des rappeurs les plus en vue et les plus originaux qui existe en ce moment. Il faut faire la différence entre ce qu’il pense réellement et ce qu’il fait dans son art.»

Le rap: violent de nature?

Le compte rendu de la cour d’appel de Versailles sur l’affaire Orelsan estime que le rap est «par nature un mode d’expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée». Le rap serait donc intrinsèquement violent. Peut-on réellement réduire un courant d’une grande variété, qui existe depuis près de 40 ans, sous une seule de ses branches? Pour le politologue Thomas Guénolé, spécialiste des banlieues françaises, «c’est une grossière généralisation d’une partie du rap ramenée à tout l’ensemble. Une frange brutale, provoc’ et violente existe, mais le rap ne se limite pas à ça.» En effet, il ne faut pas oublier les autres formes de rap tel que la trap, le rap egotrip mais surtout le rap conscient, qui cherche à dénoncer et à s’engager. Oxmo Puccino en France, avec son titre L’Arme de Paix, en est un exemple: «Le malheur de l’un ne fait le bonheur de personne; comprenez, guérir est la seule porte». Au Québec, il y a aussi Dubmatique, avec son morceau «L’Avenir»: «j’écris donc je pense, je pense donc j’avance, je suis le seul à l’attaque, maître de la défense, les médias retransmettent tant de données dans le désordre, mieux vaut lire entre les lignes et ne pas suivre la horde.»

Penser à l’image que l’on dégage

Denis Coderre relève un détail considérable qu’il ne faut pas oublier de prendre en compte: celui du message que l’on transmet. Si tous ces artistes s’expriment au second degré et cherchent juste à faire rire, est-ce la perception du public? Il est intéressant de se demander à quel point les représentations que les médias dégagent — films, musiques, clips musicaux, etc. — influencent de manière latente notre vision du monde, notre manière de penser la société.

Selon une étude publiée par l’Association Psychologique Américaine (APA), les chansons avec des paroles violentes ont un lien direct avec l’augmentation des pensées agressives. Bien sur, l’étude s’est focalisée sur les précurseurs de l’agression plus que sur le comportement violent lui-même. Mais si ces artistes ne mettent pas en scène leur composition de manière à dénoncer cette violence, cette misogynie, il est très difficile pour le public — majoritairement jeune et donc encore en construction psychologique — de faire la part des choses et de comprendre que ce n’est que virtuel. Cela concerne l’incitation à la violence, tout autant que le sexisme ou le racisme.