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Dead Obies en coulisses

Le Délit a rencontré le groupe de post-rap Dead Obies, à l’occasion de la sortie de leur nouvel album, Gesamtkunstwerk.

John Londono

Dead Obies est un groupe de post-rap qui a acquis sa notoriété grâce aux dix-sept morceaux de Montréal $ud, sorti en 2013. Leur prochain album, Gesamkunstwerk, sera dans les bacs le 4 mars 2016 sous le label Bonsound. Le concept est original : au mois d’octobre, les rappeurs ont proposé trois sessions live, dont les enregistrements sont inclus dans l’album studio. Le Délit a rencontré quatre membres de Dead Obies : Yesmccan, Joe RCA, 20some et O.G.Bear, pour une discussion très… esthétique. 

German Moreno

Le Délit (LD): Votre album s’intitule Gesamtkunstwerk : est-ce que vous faites une œuvre d’art totale, comme le veut ce concept allemand ?

YesMccan : On élargit le concept du rap avec ça, on stretch les mots. Y’a une longue lignée dans la génétique du rap de bragadoccio du type « j’suis le meilleur, I got big car, I got big chain»… Nous on fait une œuvre d’art totale, c’est aussi humoristique : y’a clairement un ton « frondeur ». On voulait enregistrer un album live, le retravailler et que toutes les facettes de la « marchandise de l’album » servent le discours. 

LD : Lors des enregistrements live au Centre Phi en octobre dernier, le concert s’est ouvert sur la projection d’images du documentaire de Guy Debord La Société du Spectacle. Vous vous êtes inspirés de son travail ?

YesMccan : La Société du Spectacle est une œuvre hautement poétique et hautement théorique. Guy Debord est vraiment un artiste et un théoricien. Des phrases nous ont guidés et inspirés pour l’album, c’était fort comme point de départ. On a beaucoup réfléchi, on avait peur que ça sonne prétentieux ou qu’on ait « pas le droit » de toucher à cette œuvre-là parce qu’on serait incapables d’y rendre justice. Puis le gros truc à propos du situationnisme c’est que si tu te réclames de ça c’est vraiment un mouvement hardcore, anti-capitaliste au maximum, anti-mythe populaire, c’est très revendicateur. Ça nous intéresse d’aller au-delà du mythe : la culture et les hautes théories sont autant pour le peuple que pour les universitaires ou l’élite.

Pis y’a des phrases comme : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux » : tu donnes ça à un artiste il te fait un album ou une peinture ! 

C’est d’autant plus facile parce que Guy Debord a écrit ça dans les années 1960, c’était super controversé. Mais c’est difficile en 2016 de le contredire, tout le monde peut faire l’expérience de la société du spectacle. 

20some : C’est comme si ses théories s’étaient renforcées avec le temps, c’est pour ça qu’il a été réédité dans les années 1990. Lire le livre ou voir le documentaire, ça a été la bougie d’allumage pour en parler entre nous, dans nos mots. Ça a amorcé notre imaginaire collectif, comme un déclic, toutes les chansons qu’on avait prenaient place. 

LD : On peut donc dire que vous avez « théorisé » votre esthétique ?

YesMccan : Au début on avait le désir, purement esthétique, d’incorporer du live dans l’album, pour traduire l’énergie de nos performances. Puis on a avait entendu que pour Francis Ford Coppola, un artiste doit être capable de définir son œuvre en un mot. En lisant La Société du Spectacle, on avait notre sujet d’album.

LD : Sur vos pochettes d’album, on remarque souvent la présence de selfies, de caméras, ce qui entre bien dans le thème du spectacle…

YesMccan : On voulait renverser le focus du spectateur à l’artiste, que l’artiste aille vers le public. On allait dans la foule, l’un de nous a pris un cliché de Charles (20some, ndlr) dans la foule pendant qu’une fille se prenait en selfie avec lui, pis dans le cadre on voit la caméra qui capte l’ensemble du projet. C’était très évocateur. 

LD : À ce propos, vous avez joué avec le groupe de jazz Kalmunity, vous prévoyez de jouer avec plus de musiciens acoustiques ?

Joe RCA : Ben… j’ai pris des cours de trompette. (rires)

YesMccan : Certains d’entre nous sont fans de Kalmunity, on était même intimidés de leur demander de jouer avec nous. On va répéter l’expérience dans plein de concerts, donc c’était concluant. 

20some : Y’a quelque chose dans la musique, dans la maîtrise de l’instrument qui est inatteignable dans le rap…

O.G. Bear : C’est l’opposé pour moi : j’aime la musique, mais dans le rap c’est la voix, le ton, ton personnage, qui font qu’un rappeur va se distinguer. C’est aussi nos différences qui nous font avancer, on est six à avoir des visions différentes, mais on est tous des mélomanes. 

LD : Au niveau de l’écriture, ça se passe comment ?

Joe RCA : Chacun écrit son texte comme toujours dans le rap. Parfois en studio y’a des idées qui viennent, chacun écrit son texte mais c’est un travail d’équipe.

LD : Vous vous mettez d’accord sur les thèmes ? 

Joe RCA : Pour cet album, ça part du beat, de la musique. On est souvent parti d’un refrain, donc celui qui a le refrain donne la trame pour tout le monde. 

20some : On essaye de pas faire des thèmes clairs, y’a comme des couleurs ou une certaine émotion. 

O.G. Bear : C’est très instinctif, y’a un thème mais parfois on travaille dedans sans même le savoir. On ne force pas notre sujet précisément. 

LD : Vous connaissez la controverse de PNL (groupe de rap français qui utilise beaucoup de distorsions de voix, ndlr): vous aimez utiliser l’auto-tune et les distorsions de voix ?

O.G. Bear : C’est vraiment un outil de travail. Si tu sais ce que tu fais, tu sais chanter, il n’y a pas de honte à l’utiliser.

Joe RCA : Il faut pas penser que l’auto-tune c’est fake, et que c’est plus ta voix. C’est un peu se mentir parce que quand t’enregistres de la musique par le micro, c’est déjà plus ta voix. 

20some : Je suis sûr que la guitare électrique quand c’est sorti on a dit « Yo, c’est pas de la vraie guitare. » Le souci c’est d’être ouvert. C’est comme un chef cuisinier, t’aimes pas les épices mais whatever si c’est bon tu les intègres à ton craft.

LD : C’est quoi pour vous le « post-rap » ?

YesMccan : Les premiers qui s’y sont mis, pour moi, c’est Alaclair Ensemble, leur sortie de presse c’était « on fait du post-rigodon », c’était carrément absurde. Les conventions sont un peu tombées avec les technologies qu’on connaît, ce que tu peux faire, ce que tu peux dire en amenant de la folie : c’est ce qu’on s’est donné comme ambition. On voulait avoir une étiquette différente des autres. Après, ce qu’on fait ça reste du rap, ça pourrait être une sous-branche de la musique. Method Man c’est du rap, M.I.A c’est déjà plus post-rap.

LD : Pour finir, qu’est-ce qui vous manque pour le futur ?

YesMccan : De l’argent (rires).

Joe RCA : Faudrait qu’on sorte du Québec, on a un grand monde à conquérir.

20some : On a fait des dates en France. C’est la première fois qu’on s’est fait prendre au sérieux par des journalistes, là-bas on sentait que y’avait un professionnalisme par rapport aux rappeurs alors qu’ici, tu te fais un peu infantiliser quand tu fais du rap. Enfin moins maintenant, mais là-bas on était épatés par l’événement, on a eu deux pages dans Libération !

YesMccan : On aimerait beaucoup y retourner, mais ça coûte de l’argent. Pis on est en dehors du réseau des subventions au Canada parce qu’on répond pas aux critères des musiques francophones. On n’a pas assez de français pour être francophones mais on n’a pas assez d’anglais pour être anglophones. On tombe dans une zone grise. On trouvera d’autres façons !

Joe RCA : It is what it is !  

C-Deadobies
John Londono

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