Promesse tenue
9 février 2016 - Image par Prune Engérant
Te prometo anarquía, chef-d’œuvre de Julio Hernández Cordón au Centre Phi.

Présenté au Festival international du film de Locarno en août dernier, Te prometo anarquía, réalisé par Julio Hernández Cordón, sera en salle au Centre Phi jusqu’au 11 janvier.           Le réalisateur mexicain signe ici un drame à la beauté saisissante. Amants et amis d’enfance, Johnny et Miguel coopèrent avec un réseau de trafic de sang humain à Mexico. Miguel est issu d’une famille de classe moyenne, Johnny d’un quartier plus modeste. Lorsqu’ils ne font pas du skateboard, ils vendent leur sang, celui de leurs amis et de leurs connaissances à des cliniques clandestines. Alors qu’ils étaient chargés de trouver des donneurs pour une commande importante, la livraison tourne mal. Les deux jeunes hommes se retrouvent mêlés aux agissements d’une mafia, pris au dépourvu face à une situation qui les dépasse et des responsabilités qu’ils ne peuvent que fuir.

Au cœur du film, le thème de l’anarchie se manifeste par le manque total de forme d’autorité à laquelle les personnages pourraient se référer. À la manière d’une tragédie, les événements s’enchaînent sans possibilité de retour en arrière, laissant les protagonistes impuissants et démunis face à l’irréversibilité de leurs erreurs. D’une intensité rare, le scénario de Cordón tient le spectateur en haleine. Le réalisateur évoque le sujet politique et social délicat du trafic de manière extrêmement subtile. Il évite un traitement sensationnaliste de ce sujet épineux, souvent présenté au cinéma de manière caricaturale par les réalisateurs voulant s’y frotter. Si le réalisateur s’est inspiré de faits réels, notamment des enlèvements d’Iguala en septembre 2014, son regard n’est pourtant jamais documentaire. Sa vision est au contraire extrêmement poétique, exempte de toute peinture ostentatoire de la violence.

Prune Engérant

La réussite du film tient particulièrement à la performance exceptionnelle de ses acteurs. Amateurs pour la plupart, ils incarnent leur rôle avec beaucoup de talent et de justesse. Les dialogues sont particulièrement réussis et permettent de révéler des personnages aux personnalités élaborées. Les deux acteurs principaux, Diego Calva Hernández et Eduardo Martinez Peña, fascinent autant par leur capacité à émouvoir que par leur maîtrise du skateboard. Certains des acteurs, notamment Eduardo Martinez Peña, sont en effet des icônes du skateboard de la scène mexicaine. Véritable fil conducteur, ce dernier permet de suivre des personnages en perpétuelle fuite. Outil d’escapade et de disparition, son omniprésence rythme le film et suit l’évolution des protagonistes. Construit comme un symbole, il cristallise de manière étonnamment bouleversante les émotions des personnages à mesure que la narration progresse.

«Cette sincérité transparaît à l’écran et permet au spectateur de se sentir complice des personnages»

Te prometo anarquía se distingue également par la puissance de ses images. Julio Hernández Cordón parvient à créer une atmosphère vibrante. Tout ce qu’il filme se révèle captivant, de Mexico et ses longues autoroutes aux corps de ses personnages. Ses images sont tour à tour touchantes, éprouvantes et composent une trame dramatique à la beauté unique. «Quand nous verrons le film dans dix ans, nous retrouverons et reconnaîtrons toujours notre ville, nos amis, nos coins, nos sentiments, toutes les images qui sont les nôtres», expliquait l’un des acteurs principaux à la sortie du film. Cette sincérité transparaît à l’écran et permet au spectateur de se sentir complice des personnages et de ce qu’ils éprouvent. Cette proximité inattendue contribue à faire de ce film incomparable une fable politique bouleversante.

Te prometo anarquía est un film marquant. Il parvient à explorer avec virtuosité le sujet du trafic, sans jamais se réfugier dans le confort vendeur de stéréotypes sur la violence des gangs. Julio Hernández Cordón promet l’anarchie et surprend avec un film magnifique, impressionnant par sa profondeur et son originalité.