1969: vertige à Montréal
26 janvier 2016 - Image par ONF
Neuvième étage documente la désobéissance civile au Cinéma du Parc.

Lors de l’hiver 1969, la communauté étudiante de Montréal se révolte. Des étudiants de McGill et des principales universités de la ville occupent depuis des jours le laboratoire informatique du neuvième étage de l’Université Sir George Williams (devenue ensuite l’Université Concordia). La raison: ils protestent contre le comportement discriminant et raciste du professeur de biologie Perry Anderson envers six de ses élèves d’origine antillaise.

«Le documentaire échappe au piège du ton moralisateur dégoulinant de bons sentiments.»

Après quatorze jours d’occupation des lieux, la manifestation prend fin dans la violence, l’intervention de la police et l’emprisonnement de 97 individus. La colère des étudiants qui luttent contre la discrimination explose: Perry Anderson semble intouchable et des slogans à caractère raciste tels que «let the niggas burn» («brûlons les nègres», ndlr) émergent peu à peu. Montréal, ville de la diversité qui se revendiquait «Terre des Hommes» lors de l’Exposition Universelle de 1967, cache alors une réalité bien plus sombre.

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Un mythe s’effondre

La réalisatrice indépendante Mina Shum signe un premier documentaire éblouissant et extrêmement juste à propos d’un épisode douloureux des relations entre les différentes communautés du Canada. Cette manifestation universitaire, similaire aux mouvements qui ont secoué la France en mai 1968, met en lumière le débat sur la place des minorités et plus largement le droit de protester contre l’oppression. Emprunt d’objectivité, le documentaire échappe au piège du ton moralisateur dégoulinant de bons sentiments. Au contraire, à l’aide d’images d’archives et de témoignages récents, il laisse la parole aux acteurs du mouvement, qui ne cachent ni leur révolte, ni leur amertume face à une administration universitaire figée.

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Peur et engagement

Tout au long du documentaire, les étudiants victimes soulèvent la problématique de l’intégration de la minorité antillaise et de la notion du «chez soi». Ayant émigré de la Trinidad à Montréal, ils se consolent avec l’espoir de retourner au bercail. L’un d’eux relève avec justesse la notion de l’étranger et la tendance à rejeter ce qui lui est différent, par peur, par ignorance mais surtout par instinct de survie. Le choc des cultures exerce une influence forte sur notre perception de l’étranger, et peut développer un racisme parfois inconscient.

Malgré ce thème plutôt sérieux (c’est le moins que l’on puisse dire!) de l’égalité des hommes face aux lois et aux institutions, on sort de la salle obscure empli de force. Mina Shum a réussi à réaliser une œuvre sur un thème grave mais non moins pleine d’espoir. Elle dépeint avec talent le sens de l’engagement, dans la définition existentialiste du terme, qui est l’acte par lequel l’individu assume les valeurs qu’il a choisies et donne, grâce à ce libre choix, un sens à son existence. 

Mahaut Engérant