Une pour toutes, toutes pour une
19 janvier 2016 - Image par Vittorio Pessin
Il existe non pas un mais des féminismes.

L’autre jour, j’ai eu une discussion fort intéressante avec des consœurs à propos de l’utilisation de l’expression «les féminismes» versus «le féminisme». De ce que j’ai cru comprendre des propos de l’une d’entre elles, l’emploi de l’expression «les féminismes» diviserait le mouvement, voire amènerait une certaine ghettoïsation et hiérarchisation des luttes ce qui n’aiderait en rien la cause des femmes. Dans l’état actuel des choses, je juge pour ma part crucial d’insister sur la pluralité du mouvement des femmes.

«L’expression ‘‘les féminismes’’ vise à réunir sous une même bannière, les multiples expériences des femmes, expériences qui doivent être toutes considérées.»

À mon sens, et contrairement à la croyance populaire, le mouvement féministe n’est pas un mouvement homogène. Il existe des thèmes hautement explosifs et polémiques qui créent des tensions parmi les militantes. Le port du voile ou encore la question de la prostitution ou de l’industrie du sexe font partie des thèmes divisant le mouvement. C’est que même si les féministes sont unies derrière le principe de la libération de toutes les femmes sans aucune exception, toutes n’ont pas les mêmes moyens pour lutter ni les mêmes perceptions de comment renverser le patriarcat.

Vittorio Pessin

Multiples déclinaisons

Malgré ses dissensions palpables, il est impératif selon moi de reconnaître la diversité des expériences des femmes. Cela inclut les femmes appartenant au groupe dominant mais également les femmes trans, musulmanes, travailleuses du sexe, racisées, handicapées, etc. Celles-ci sont les femmes dont les voix et les expériences sont souvent occultées et invisibilisées du débat pour faire place à un féminisme courant qui est généralement blanc. Ces femmes vivent avec de multiples systèmes d’oppression et de privilèges qui s’entrechoquent, s’aggravent entre eux et dont le produit forge leur quotidien d’une manière singulière comparativement à celui d’autres femmes. L’expression «les féminismes» renvoie donc à la complexité du débat. Elle balaie du revers de la main la croyance erronée voulant qu’il n’y ait qu’une seule façon d’être féministe, soit le supposé «bon» féminisme et que toutes celles qui ne correspondent pas à cet archétype sont des femmes qui s’approprient la cause de manière frauduleuse ou pour leur propre intérêt personnel. Des militantes «de façade», comme diront certains.

Vittorio Pessin

Ensemble contre le statu quo

Je ressens donc un profond malaise lorsque je vois des femmes s’attaquer à d’autres femmes au nom du féminisme. Ce n’est pas l’essence du féminisme que de tomber dans cette lutte intestine. Non seulement, cela ne mène à rien mais cela ne fait que servir ceux qui veulent maintenir le statu quo. Pour moi, se positionner en «sauveur» devant d’autres femmes en niant leur agentivité et leur expertise sur les expériences qui leur sont propres est le point où se situe la réelle division. Rejeter leur façon de vivre leur féminisme sous prétexte qu’il diffère de celui d’autres est un non-sens. Car le féminisme dans toutes ces formes est pertinent et contribue au débat, d’une façon ou d’une autre. Et ce n’est pas ainsi que nous viendrons à bout des inégalités sociales qui nous affectent toutes, à divers degrés et intensités. L’expression «les féminismes» vise à réunir sous une même bannière, les multiples expériences des femmes, expériences qui doivent être toutes considérées.

Je souhaite moi aussi voir un jour où il ne sera plus nécessaire d’adopter cette lunette intersectionnelle. J’aspire moi aussi voir un jour où le féminisme ne sera plus nécessaire tout simplement et que nous vivrons dans un monde où l’égalité de droit rejoindra l’égalité de fait. Or, la réalité étant ce qu’elle est, ce jour n’est pas encore arrivé. Il est donc important que le mouvement se veuille inclusif pour supporter la libération de toutes les femmes.