Jeux de surf-ace
19 janvier 2016 - Image par Toma Iczkovits
La Vague parfaite, flux et débordements à l’Espace Libre.

La vie des protagonistes de La Vague parfaite ressemble pas mal à ces vers de Baudelaire. Au faîte d’une pyramide de branchitude qui repose sur pas grand-chose et un aréopage de wannabes, nos héros surfeurs, abrutis mais bronzés, coulent des jours paisibles. Lorsque surgit un monstrueux tsunami, gonflés de réchauffement climatique et d’insouciance, ils croient y voir la vague parfaite; elle emporte plutôt deux d’entre eux et engloutit leur île paradisiaque. Assemblant leurs planches en radeau de fortune, voici nos beach bunnies et nos douchebags lustrés devenus les migrants les plus cools du monde, voguant à la recherche d’un asile, courtisés tour à tour par Michelle Obama en jet-pack et les dirigeants aussi blancs qu’égalitaires d’une Islande eugéniste.

Et tout ça, chanté. Car c’est un opéra-surf que le Théâtre du Futur présente à l’Espace libre ces jours-ci. Un retour aux sources pour le trio un peu barjo? Ce sont eux, après tout, qui nous ont donné la soirée canadienne improbable d’Épopée Nord (2015) et Clotaire Rapaille: l’opéra rock (2012). Ajoutant une couche de douce démence sur l’exploration des genres, La Vague parfaite a plus que l’apparence d’un opéra sur les apparences: elle en maîtrise foncièrement les codes — et s’en amuse, car il n’y a pas que la beach culture et les jus verts qui en prennent pour leur rhume, l’Opéra de Montréal aussi.

Toma Iczkovits

À l’aboardage

On n’annonce pas La Vague parfaite pour la musique, pourtant le travail est remarquable. Le pianiste prodige Philippe Prud’homme a dû ramer un coup pour mettre en musique la pièce de Guillaume Tremblay. Roulant des épaules comme emporté par la vague, Prud’homme joue en bordure de scène ses mélodies complexes, parfois surprenantes, comme le livret (cosigné Guillaume Tremblay et Olivier Morin).

«Au faîte d’une pyramide de branchitude qui repose sur pas grand-chose»

Sans doute plus habitués à étirer les voyelles dans «fleur» ou «amour» que dans «dude» et «on s’en torche», les interprètes s’en tirent plutôt bien pour des chanteurs lyriques. La soprano Cécile Muhire impressionne, Mathieu Grégoire (Mike-Coal, ténor) et Sylvain Paré (Franz, ténor) sont plus qu’honorables; la plastique de l’emploi compense les quelques notes qui manquent de force chez Antoine Gervais (John-Nathan, baryton) et Anne Julien (Elena, mezzo-soprano).

Et comme si l’opéra ne suffisait pas, à tout cela s’ajoutent un peu de pop, de folk, de reggae et les ambiances musicales de Navet confit, complice habitué du Théâtre du Futur. En particulier, la parodie électro-Björk (Hiather Darnel, soprano) est précieuse.

Polyglossie et polyamour

Derrière ses délires déjantés et ses débilités raboteuses, dans l’anticipation loufoque et l’abondance leste, le Théâtre du futur se veut critique. La pièce donne dans toutes les directions, et dans toutes les langues. Et des langues, il y en a décidément beaucoup dans cette lagune. Culte du corps oblige, il y a ces amours collectives débridées — version X du Radeau de la Méduse —, mais surtout, il y a les six langues des paroles. Car si l’on dialogue surtout en français et en anglais, on chante aussi, pourquoi pas, en allemand, en espagnol. Que ceux dont la connaissance de ces langues se limite aux refrains de Rammstein et de Ricky Martin se rassurent, les paroles sont projetées en français, côté jardin. Ces traductions ajoutent souvent elles-mêmes à l’absurde: la douleur du «coup de marteau sur une gosse» devient una martellata sul bambino digne de la DPJ (Direction de la protection de la Jeunesse, ndlr). On apprécie le délicieux clivage, même si l’on rit peut-être moins fort qu’à certaines lourdeurs salaces.

En théorie, sur la construction, la pièce est géniale. En pratique, le tout est sympathique, mais manque de finition. On ne s’attend certes pas à ce que des crétins lustrés discourent sur Kant, mais la satire cède parfois à la facilité. Au bout du compte, dans cette fin heureuse comme les aimait Mozart, l’enthousiasme mordant l’emporte et, on sort de la salle avec l’envie de commander un cocktail tiki au bar.