Force féroce
27 octobre 2015 - Image par Rolline Laporte
Théâtre-danse sans texte, la recréation de Bagne est puissante et intense.

L’homme est un fauve. Ce soir, il est encagé et cela l’enrage. L’écume lui monte aux lèvres, l’écume lui monte au corps, il ne crie pas, il frappe, se démène, mais n’ébranle rien que lui. Ainsi, pendant une heure bien comptée, les danseurs Milan Panet-Gignon et Lael Stellick vont se jauger, se battre, se taper, marcher l’un sur l’autre, s’écraser avec sauvagerie, sur le pan principal d’une monumentale structure métallique, prison-espalier, qui grince et condamne. Quelques répits attendent les deux danseurs encagés mais c’est surtout une animalité brute et puissante que propose Bagne re-création, version remaniée d’un spectacle créé vingt-deux ans plus tôt par Pierre-Paul Savoie et Jeff Hall, complices depuis Duodenum (1987).

Un lourd passé

Ce que présente Danse danse cet automne n’est pas une reprise du Bagne de 1993, c’est une recréation. La reprise a déjà eu lieu, en 1998. Après plus de soixante-quinze représentations originales et furieuses, à Montréal, New York et Munich, la pièce avait changé de sexe tandis que Savoie et Hall ont cédé leur place à Sarah Williams et Carole Courtois, plus petites, plus farouches. La recréation, elle, a supposé un redécoupage, une redéfinition des thèmes, une refonte des tableaux. À la fois omniprésent et remarquable, le décor est resté – il avait valu un prix Bessie au scénographe Bernard Lagacé en 2001– mais les réflexions ont été reprises, les instincts modernisés. Les chorégraphes originaux se sont réjouis de l’implication et de l’imagination de leurs successeurs. Le résultat, estiment-ils, est plus abouti.

La pièce demeure exigeante. Au plan physique, évidemment. Pendant une heure bien comptée, le duo se soulève, se soutient, se suspend, se projette, grimpe, grouille, saute, tourbillonne. Pas d’entrechat langoureux, pas de pas de deux délicat; ici, on s’enfonce, on se défonce, on s’oppose. L’exercice est au croisement d’un combat de boxe de rue et d’une éprouvante séance de barres asymétriques. Ces sauts et suspensions sans répit expliquent que, vingt-deux ans après une tournée ponctuée de déchirures ligamentaires, les chorégraphes-interprètes originaux aient cédé leur place à des danseurs plus jeunes.

Rolline Laporte

Le saut de l’ange

Entre ces déploiements de force et cette dureté hypnotique qui sont les piliers de la pièce, trois courtes scènes viennent se glisser: un repos du guerrier ondulant, deux portes ouvertes sur une liberté rose et tremblante, puis une frénésie éperdue quelque part entre la Caverne de Platon et la petite fille aux allumettes. Les os n’y craquent pas, mais ce n’est qu’un sursis. Touché mais toujours tendu, comme dans ces moments de suspension, où les danseurs, plutôt que d’exprimer leur animalité, jouent carrément les bêtes. Stellick, perché sur son grillage, offre le profil crochu du vautour sur une musique digne de Sergio Leone, Panet-Gignon grouille, cul levé, crocs déchaussés, comme un babouin en colère, les deux se jaugent comme des chiens de combat avant qu’on les démuselle.

Mais d’où vient cette animalité, cette colère aveugle? Et, plus troublant, où mène-t-elle? Si l’homoérotisme perçu de la pièce originale avait marqué certains, c’est plutôt par l’actualité que la version revisitée veut donner à réfléchir. Les barreaux sont ceux des prisons d’Abou Ghraib, de Guantanamo peut-être, et les zones d’ombre sont les œillères de la conscience publique. Les claquements qui ponctuent la bande sonore, création originale de Bernard Falaise, n’ont ni la marque des jeux amoureux ni la langueur des avanies essuyées au quotidien. Ce sont les fouets des bourreaux dans l’impunité de leurs prisons secrètes. On étouffe, on cherche les clés, un peu d’air, l’explosion qui fera sauter la porte.

En attendant, on ne peut s’empêcher de grimacer à voir les corps de Panet-Gigon et Stellick s’agiter et se fracasser comme ils le font, l’on pense peut-être, à cette Moralité de Paul Valéry: «L’homme est un animal enfermé à l’extérieur de sa cage. Il s’agite hors de soi.»