De l’eau sale
20 octobre 2015 - Image par Mahaut Engérant
Suivi du dossier municipal d’épuration des eaux.

Le 16 octobre dernier, la ministre de l’Environnement à Ottawa, Leona Aglukkaq, a officiellement signé un arrêté ministériel interdisant à la ville de Montréal de poursuivre son projet de déversement de 8 milliards de litres d’eaux usées à même le fleuve Saint-Laurent. Cette décision fait suite à plusieurs obscurs jours d’attente pendant lesquels Environnement Canada ne semblait pas vouloir trancher devant l’insistance du maire Denis Coderre. Si la ville a tant besoin de ce déversement, c’est qu’elle y est contrainte par un grand projet de réaménagement; celui de l’autoroute Bonaventure. En effet, on compte abaisser ladite autoroute au niveau du sol. Cela oblige la ville à déplacer une certaine chute à neige (indispensable durant l’hiver) vers une autre conduite d’eau, de 30 kilomètres de long, qui doit être asséchée avant les travaux. La ville de Montréal avait prévu déverser les eaux vers la mi-octobre, pour poursuivre les travaux, mais elle devra maintenant attendre jusqu’au 3 novembre en raison de la Loi sur les Pêches qui interdit de mettre en danger les poissons en rejetant des substances nocives dans leur habitat. La ministre s’en remet à des examens scientifiques futurs qui devraient permettre de statuer sur la nocivité du déversement, même si Denis Coderre affirme que le gouvernement possède le dossier depuis septembre 2014.

Mahaut Engérant

Des effets néfastes

Il est évident qu’un tel enjeu n’a pas fait l’affaire de toute la population. Le candidat vedette du Parti vert, Daniel Green, a affirmé en entrevue à Radio-Canada que si le déversement doit avoir lieu il faudra éviter tout contact de la peau avec l’eau. Cependant, la qualité de l’eau potable ne serait pas à craindre étant donné que l’eau de nos robinets provient du Saint-Laurent, certes, mais elle est systématiquement filtrée au préalable. Toutefois, la pétition organisée pour contrer le déversement rappelle tout ce qui pourrait joncher les berges, c’est-à-dire des préservatifs, des tampons et de la matière fécale. En effet, la seule usine d’épuration des eaux de la ville de Montréal, située sur la pointe est de l’île de Montréal, filtre les matières solides ainsi que le phosphore, mais laisse quand même passer les produits chimiques, les hormones, les nutriments, les bactéries et les produits pharmaceutiques. À ce sujet, la professeure Elena Bennett du département d’études environnementales de l’université McGill précise que la quantité de déchets rejetés dans la rivière serait petite comparativement au débit du Saint-Laurent, moyennant des dommages écologiques relativement mineurs. Toujours selon elle, l’attention des protestants devraient se tourner vers l’amélioration de l’usine d’épuration elle-même qui ne désinfecte pas l’eau qu’elle retourne dans la rivière ainsi que sur l’amélioration des techniques de prévention des débordements causés par les orages qui ont des conséquences similaires au déversement des 8 milliards de litres d’eau.

Un enjeu électoral propre au Québec

La mairie de Montréal rappelle que des déversements du genre ont effectivement eu lieu en 2003 et 2007 pour des raisons similaires et que le gouvernement fédéral n’y a pas vu d’objection. D’ailleurs, le ministre québécois de l’Environnement, M. Heurtel, a déjà donné son feu vert. Pour M. Coderre il s’agit surtout d’une stratégie électorale pour gagner du temps de la part des Conservateurs, qui n’ont certes pas une réputation verte. Ajoutons qu’aucun parti ne s’est positionné en faveur du déversement: le Nouveau Parti démocrate s’y oppose fortement, les Libéraux refusent tout jugement et le Parti vert entend déposer une injonction. Pourtant, Radio-Canada nous apprenait le 6 octobre que plusieurs déversements de ce genre ont eu lieu à travers le Canada avec l’accord d’Environnement Canada. Le plus marquant d’entre tous est certainement la ville de Victoria qui rejette en moyenne, par année, 44,5 milliards de litres d’eaux usées dans la mer. Cela ne semble pourtant pas être un enjeu électoral là-bas.