Derniers Délits
31 mars 2015 - Image par Archives The McGill Daily 1925.
Éditorial.

«À ce jour, près de 110 000 étudiant-es seront en grève le 2 avril pour la Manifestation nationale» Association pour une solidarité syndicale étudiante, le 30 mars. «J’en appelle aux recteurs et aux doyens: ramenez l’ordre et le calme au plus vite!» Mario Asselin, Journal de Montréal du lundi 30 mars. «Le drame de notre époque, c’est que la bêtise s’est mise à penser» Jean Cocteau. «Un livre est un ami qui ne trompe jamais» Un vitrail de la bibliothèque Redpath, citant à tort René Charles Guilbert de Pixérécourt (1773-1844).

Permettez-nous un dernier mot. Nous avons observé cette dernière semaine un phénomène trop curieux pour ne pas être rapporté ici, à cette heure et en ce lieu. Il s’agit de la bêtise humaine, celle qui pousse des individus à créer une page sur notre prison sociale qu’est Facebook dont l’unique but est de moquer avec insistance une personne physique: Naomie Trudeau-Tremblay, victime jeudi dernier d’un tir de gaz lacrymogène à bout portant lors d’une manifestation devant l’Assemblée nationale à Québec. Au-delà de l’incompétence et de la violence des forces policières, c’est le phénomène de cyberintimidation qui nous alarme et nous rend solidaires. Ces derniers temps à McGill, les élections de l’AÉUM — festival de mi-session où la faune étudiante se régale derrière son ordinateur —, nous ont aussi laissé voir passer sur Reddit et Yik Yak un certain nombre d’insultes, toutes aussi anonymes et plus dégradantes les unes que les autres, notamment à l’encontre de la nouvelle v.-p. aux affaires internes, Lola Baraldi. Nous les condamnons fermement. Sans surprise aucune, les deux victimes sont des femmes. Cela devient lassant. Quand Internet cessera-t-il d’être cette poubelle incontrôlable et incontrôlée? Fausse question.

Cette année, l’équipe éditoriale du Délit était en majorité constituée de Français de France. Aussi, notre principal défi fut de nous éloigner de nous-mêmes. Mais la renégociation de l’accord France-Québec de 1978 sur les frais de scolarité ne pouvait nous laisser de marbre, nous nous y sommes donc opposés dans un hors-série dédié à la question. Cela devait être la seule entorse au règlement. Hélas, les attentats de Charlie Hebdo furent une autre baffe du réel à laquelle nous ne pouvions pas ne pas répondre. Notre édition du mardi suivant les attentats, qui fut la première sur le campus à traiter du sujet et la seule à republier des caricatures du journal irresponsable, titrait ainsi «La réplique» sur fond de marche de soutien montréalaise.

Aujourd’hui, nouvelle infraction à la règle: plus de 1000 stages d’étudiants français au Québec seraient menacés par les nouvelles règles imposées aux stagiaires étrangers par le gouvernement Harper. Le changement de réglementation du programme Expérience Internationale Canada, édicté sans préavis ni consultations le 21 février dernier, demande que les employeurs paient des frais de 230 dollars par stagiaire embauché (comme ils le feraient pour un employé), et détermine des quotas d’entrée pour chacune de ses 32 ententes bilatérales. Le but principal d’une telle mesure est de favoriser l’embauche canadienne en limitant le recours aux travailleurs étrangers. Selon Le Devoir de ce matin, près de la moitié des 200 employeurs et organismes québécois à but non-lucratif qui avaient parrainé des stagiaires étrangers ont refusé de se plier aux nouvelles règles d’Ottawa. Mais le gouvernement leur est revenu en les forçant à appliquer les mesures de verrouillage d’ici le 1er avril. Tout le problème est là: des étudiants français déjà acceptés pour différents stages se retrouvent désormais sur la glace, sans visa pour l’Amérique.

Considérant les liens étroits qui unissent la France et le Québec, notamment au niveau de la recherche universitaire, ces mesures ont été dénoncées par plusieurs directions d’établissements, de l’Université du Québec à Rimouski à l’association des directeurs d’Instituts Universitaires de Technologie français, mais aussi par les ministres Christine St-Pierre et Kathleen Weil de l’exécutif québécois, pour qui «le rayonnement du Québec à l’étranger» est en jeu.

De telles mesures mettent en péril les parcours scolaires et extra-scolaires d’étudiants français au Québec et au Canada, mais empêcheront aussi à l’avenir des stagiaires québécois d’aller en France. Une collaboration rendue à ce point fastidieuse pour les étudiants français et leurs employeurs au Canada pourrait en effet encourager les établissements français à cesser leurs différents partenariats avec le Québec. Mais la grogne n’est pas que franco-française, rassurez-vous; selon Le Devoir, «elle se fait sentir dans tout le Canada» et gagne tous les collèges du pays. Car en plus d’être prioritairement accordés aux étudiants canadiens, les stages visés par Ottawa font souvent partie du cursus universitaire des étudiants et ne sont pas rémunérés. Au nom de quel principe de telles ententes devraient-elles être révisées? La peur de l’autre?

Je n’écrirai pas que ceci est mon dernier éditorial. Le Délit, cet object de plus haute vertu, ce navire à la proue flamboyante, ira où bon lui semble. Lui qui tire ses bords tantôt sur la flaque de boue que laisse apparaître la neige fondante d’un Lower Field printanier, tantôt sur le peuple-océan qui défile dans les rues du centre-ville, pareil au cortège des dieux anciens, fous de colère et d’épouvante, il n’aura pas de mal à trouver son cap. Vogue donc, ô vaisseau-amiral du journalisme étudiant francophone mcgillois! Moi je reprends ma liberté.

À chaque Délit que je lie

Le temps me rapproche de toi

Ici-bas tout m’est interdit

X raisons, nouveaux combats.