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Contes à rebours

Le troisième long métrage de Szifrón présente, avec humour, le pire de l’instinct humain.

Luce Engérant

Les Nouveaux sauvages, film à sketches, conte six récits, six histoires de vie, six chamboulements. Les différents segments, comme des courts métrages, se suivent, ne se ressemblent pas, mais se font écho. En effet, le thème de la vengeance transcende les segments pour en faire un tout qui ne manque pas d’unité, salé d’un humour noir et d’une ironie jouissive. Ce film, réalisé par le réalisateur argentin Damián Szifrón et co-produit par Agustín et Pedro Almodóvar, a été sélectionné pour la Palme d’Or à Cannes et nominé dans la catégorie du meilleur film étranger aux Oscars, sans remporter ni l’un ni l’autre, mais les multiples nominations suffisent à en souligner l’importance cette année.

Sous l’influence de la touche almodóvaresque, Les Nouveaux sauvages est une comédie dramatique noire qui propose une caricature extrêmement bien dessinée et divertissante de la violence et de la folie qui submergent l’homme poussé à ses limites. Le premier épisode joue le rôle du prologue, court, mais qui donne, comme le veulent les règles, le ton du film. Dans un avion, les passagers se rendent compte qu’ils ont tous connu à un moment ou à un autre de leur vie un dénommé Pasternak. Rire, ahurissement, puis drame lorsque l’hôtesse annonce que cet homme a pris les commandes de l’avion et y a réuni toutes les personnes qui ont contribué aux malheurs de sa vie, avec l’intention de faire s’écraser l’avion en guise de représailles. Les autres épisodes, plus réalistes et plus longs, se déclinent sur le même thème, tantôt avec légèreté, tantôt avec plus de sérieux : se venger de l’homme qui a poussé son père au suicide, d’un automobiliste irrespectueux, de fonctionnaires municipaux insensibles, du présumé meurtrier de sa femme ou d’un mari infidèle.

Complètement dérangé, diabolique tout en étant vif, drôle tout en étant fin, Les Nouveaux sauvages se concentre sur l’ironie du sort qui hante notre quotidien, sur ce temps T où soudainement les astres se positionnent autrement et chamboulent le déroulement heureux d’une vie bien menée. Ce moment qui rend le sage fou, l’homme animal. Ainsi, c’est à la vengeance comme pulsion incontrôlée et incontrôlable que s’intéresse le film, cette réponse « bestiale » à un acte antérieur qui réveille en nous toutes sortes d’instincts. On ne peut d’ailleurs s’empêcher de lier le titre et le sujet même du film à ce qu’a affirmé le philosophe et homme d’État anglais Francis Bacon : « La vengeance est une justice sauvage. » L’essence la plus naturelle de l’homme se retrouve donc sous les feux des projecteurs, celle qui est exempte de tout contrat social ou de pensée rationnelle. Dans l’épisode intitulé « El màs fuerte », deux hommes s’adonnent à un combat acharné sur le bord d’une route, déclenché par l’insulte du premier qui pousse le deuxième à riposter en déféquant sur le pare-brise du premier, qui se met à attaquer le deuxième en essayant de l’écraser puis de le pousser dans le ravin. S’ensuit une série de situations violentes et absurdes, et pourtant délicieusement cocasses.

Comment, alors, le réalisateur parvient-il à traiter de cette frustration propre à la volonté de se venger sans communiquer ce même sentiment au spectateur ? 

Szifrón insuffle à son œuvre une vague d’air frais et provoque les rires même dans les situations les plus insupportables. Il décide de ne pas se focaliser longtemps sur la situation initiale, le dysfonctionnement sociétal sur lequel les histoires prennent appui – le mensonge, le meurtre, le pouvoir de l’argent et de la corruption policière, ou l’insensibilité de la fonction publique – tous caractéristiques de la société argentine, mais pas que. À la place, il insiste et étoffe la réaction que ces situations provoquent chez l’être humain lambda. Le spectateur se délecte des nombreux pétages de plombs à l’écran, de la perte de contrôle sous l’effet aveuglant de la colère ou de la frustration. Le dernier épisode en est l’exemple le plus parfait : une femme se rend compte pendant sa cérémonie de mariage que son mari l’a trompée avec une des convives. Les deux nouveaux époux perdent la tête, se déchirent et se détestent, commençant un jeu de va-et-vient émotionnel. Lorsqu’un pleure, l’autre rit, lorsqu’un se calme, l’autre est possédé par une sorte de folie hallucinatrice, avant d’inverser les rôles et de s’abandonner à une anarchie qui finira par les réunir.

Au lieu de faire de son film un espace de contestation de l’ordre sociopolitique, le réalisateur parvient à garder une hauteur nécessaire et ne tombe pas dans le mélodrame ou le pathos. Ici, le combat n’a pas pour fin de désigner un gagnant, juste de s’attarder sur l’absurdité tragicomique du moment. La caméra elle-même se meut avec une pointe d’humour : à travers des plans rapprochés qui n’ont pas leur place, elle rit avec le spectateur. La musique se joint finalement à ce duo. Avec ironie, un fond sonore tonitruant accompagne des situations légères. Les personnages, eux, proposent de parfaites interprétations de leur personnage, excellant dans l’art de sortir de leurs gonds. Tous ces paradoxes cinématographiques, narratifs et scénaristiques sont déclinés à toutes les sauces, décortiqués, pour être savourés par le spectateur, qui en ressort repu.


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