La foi du voyage, quatre jeunes préparent leur bagage
10 mars 2015 - Image par Luce Engérant
Une étudiante de McGill participe à un tour du monde interreligieux.

Le Délit (LD): Bonjour Léa, pourrais-tu expliquer brièvement le contexte du voyage que tu as entrepris? Comment as-tu entendu parler du programme InterFaith Tour?

Léa Frydman (LF): L’année dernière, en vacances à Buenos Aires, j’ai rencontré Ilan, Josselin, Samuel, Ismael et Victor, cinq jeunes hommes qui m’ont dit faire le tour du monde de l’interreligieux. D’abord fascinée par l’idée d’un tour du monde, puis interpelée par celle de l’interreligieux, j’ai insisté pour enregistrer avec eux un débat qui a été filmé lors de la dernière étape de leur tour du monde. C’est à Montréal, en avril dernier, que j’ai passé une journée de débat en leur compagnie et celle de l’équipe de Standpoints. Les quatre thèmes centraux que nous avons abordés étaient: religion et état, religion et identité, religion et guerre et l’avenir de la religion. La qualité de cet échange m’a poussée à m’intéresser au sujet interreligieux dont les multiples implications sociales, politiques, identitaires ou même parfois économiques suscitaient en moi une vive réflexion. J’ai donc suivi de près leur projet et leurs actions avant de poser ma candidature pour faire partie de l’équipe qui s’élance cette année à la rencontre des initiatives et des principaux acteurs de l’interreligieux autour du monde. Avec Samir, Lucie et Ariane, nous prendrons notre envol le 1er juillet.

LD: Depuis quand est-ce que le projet existe? Quels organismes sont impliqués? Comment est-ce financé?

LF: Le projet existe depuis 2013. La première édition a été lancée par l’équipe que j’ai croisée en Argentine. C’était un projet pilote qui avait vocation à se perpétuer, puisque l’objectif est de couvrir d’année en année une partie du monde de l’interreligieux de plus en plus vaste. L’interFaith Tour est un projet de Coexister, le mouvement français interreligieux des jeunes, une entreprise sociale qui agit à travers le dialogue, la sensibilisation et la solidarité sous le slogan «diversité dans la foi, unité dans l’action». L’InterFaith Tour a été co-imaginé et co-fondé avec Sparknews, une plateforme de journalisme participatif en ligne.

Nous sommes soutenus par de grandes institutions, comme le ministère français des Affaires étrangères et l’ambassade des États-Unis en France. Le réseau diplomatique français a accompagné la dernière équipe comme il devrait le faire cette année encore. Il constitue une aide précieuse pendant nos déplacements, d’une part parce qu’il assure notre sécurité, d’autre part parce qu’il nous guide dans nos rencontres sur le terrain.

Nous travaillons également avec le KAICIID, un centre de recherche sur l’interreligieux basé à Vienne qui est le résultat d’une collaboration entre l’Autriche, l’Espagne et l’Arabie Saoudite.

Le budget de l’InterFaith Tour est de 100 000 euros et son financement, assuré par des dons privés ou publics (entre autres par les organismes mentionnés ci-dessus), est obtenu par la seule conduite de l’équipe. C’est évidemment un projet à but non-lucratif. Tous les fonds récoltés sont destinés à financer les transports, les démarches administratives, le matériel, ainsi que les outils de communication. Aucun bénéfice n’en ressort ni pour les participants, ni pour l’association à son initiative.

LD: Quelles sont les religions représentées ? Les gens que vous allez rencontrer seront-ils tous croyants?

LF: On préfère parler de convictions. Au sein de l’association Coexister comme dans les équipes de l’InterFaith Tour, on compte des membres croyants, des non croyants et aussi des agnostiques qui ne se prononcent pas. De l’équipe de l’année dernière, Samuel est chrétien, Josselin agnostique, Victor athée, Ismael musulman et Ilan juif. Cette année nous sommes quatre: je suis juive, Ariane athée, Lucie chrétienne et Samir est musulman. On pourrait parler d’ «interconvictionnel», puisque l’on intègre des non-croyants dans notre démarche. C’est le sens d’ «Interfaith» dans le monde anglophone.

À Coexister, on prône la Coexistence active comme facteur de cohésion sociale. Si on prend l’exemple français, un tiers de la population est athée. Il est donc impensable d’exclure une si grande partie des Français de notre démarche. Pendant l’InterFaith Tour, nous allons rencontrer toutes les initiatives et représentants du monde de l’interreligieux, c’est-à-dire les points de transmission pour les interactions entre communautés de différentes convictions. Cela peut aller du pape François qu’ils ont rencontré l’année dernière à des dirigeants d’établissements scolaires qui intègrent dans leurs programmes un enseignement de l’interreligieux.

LD: Dans ta vie de tous les jours, la religion occupait-elle une place prépondérante avant que tu n’entreprennes ce projet? Porterez-vous des signes distinctifs en lien avec vos religions?

LF: J’entretiens avec la religion une relation particulière. Il est, je pense, important de préciser que je suis juive d’origine, athée de conviction. Je ne suis donc pas croyante mais la religion juive fait partie intégrante de ma culture et de mon éducation, et donc de mon identité. Mes arrière-grands-parents du côté de mon père ont été exterminés durant la Seconde Guerre mondiale parce que juifs, et le reste de ma famille paternelle a perdu la foi suite à ces drames. Mes grand-parents du côté de ma mère sont juifs, pieds-noirs d’Algérie. Ils sont arrivés en France après la naissance du troisième de leurs sept enfants. Avec eux, j’ai longtemps célébré les fêtes juives, qui restent aujourd’hui les principales occasions de nous réunir en famille. C’est donc un lourd passé que je revendique. Il me semble que la religion juive a cette particularité d’être une pratique et une communauté, une histoire et une culture parfois avant même d’être une croyance. Je ne dirais pas que la pratique religieuse occupait une place prépondérante dans ma vie de tous les jours avant que je n’entreprenne ce projet et ce n’est toujours pas le cas. C’est en revanche une partie cruciale de mon identité en cela que mon histoire familiale a défini mes valeurs et ma façon d’entrer en relation avec les autres. Mon grand-oncle, ancien déporté à Buchenwald et Auschwitz, chevalier de la Légion d’honneur, résistant et témoin à charge lors du procès de Maurice Papon, a participé activement, par ses nombreux témoignages, à définir pour moi les notions de dignité humaine et d’honneur jusqu’à son décès il y a quelques semaines. J’en profite pour lui rendre hommage. C’est ainsi que ma religion fait partie de moi. L’adjectif «juive» est donc une étiquette qui vulgarise une réalité complexe, mais surement au même titre qu’Ariane, Lucie et Samir ont des personnalités complètes et complexes dont la conviction n’est qu’une des multiples facettes. D’ailleurs, le projet de l’InterFaith Tour est de découvrir, promouvoir, documenter et mettre en lien des initiatives porteuses de potentielles solutions. Nous sommes donc là pour écouter, pas pour donner des leçons. Nous ne portons pas la voix de nos religions ou convictions respectives et ne porterons aucun signe distinctif pendant notre voyage.

LD: Aurais-tu entrepris un tel voyage s’il ne reposait pas sur la foi; je veux dire, est-ce que c’est le voyage et les rencontres qui t’attirent le plus ou c’est vraiment important pour toi que ce soit autour de la foi?

LF: L’essence du projet est justement sa triple composante: l’interreligieux, la mobilité et l’engagement de la jeunesse. L’InterFaith Tour puise sa force et son originalité dans ses trois aspects, qui sont aussi il me semble la raison pour laquelle InterFaith Tour a occupé le paysage médiatique français et international l’année dernière. J’ai été séduite par le projet pour son impact social et parce qu’il démontre la capacité pour la jeunesse de s’impliquer dans une initiative à dimension mondiale, viable et autonome, soutenue par des institutions de taille. C’est un tout donc. Oui, le voyage me séduit, mais pour avoir quitté mon Paris natal à mes 18 ans, j’en connais aussi les plus dures réalités. La question de l’interreligieux m’interroge sur ma propre identité. L’expérience humaine qu’est la combinaison des deux m’a paru difficilement résistible.

LD: Tu es étudiante dans quel programme à McGill?

LF: Je suis étudiante en philosophie à McGill. J’étudie également le marketing et la langue arabe. Je trouve parallèlement à mes études un réel épanouissement dans mes différents engagements associatifs, par exemple la création, avec Victor Gassmann, de l’association francophone de théâtre à McGill: Franc-Jeu. J’écris de temps en temps pour Le Délit, aussi.

Je prends une année de césure pour ce projet, qui est en réalité aussi lié à mes ambitions professionnelles puisque je suis portée vers une carrière dans le journalisme, le droit international et l’entreprenariat social. L’InterFaith Tour correspond à mes aspirations puisque pendant un an nous effectuons en équipe un travail de recherche académique, de journalisme et de diplomatie. Je reviendrai ensuite à McGill pour ma dernière année de baccalauréat en septembre 2016!

LD: Pourrais-tu donner quelques précisions sur la composition de l’équipe cette année?

LF: L’InterFaith Tour prolonge l’action de Coexister en faveur de la Coexistence active en proposant à des jeunes de convictions différentes de faire l’expérience d’une vie commune pendant douze mois. Cela fait donc partie intégrante du projet que de vivre au sein d’une équipe multiconvictionnelle pendant cette période prolongée, 24 heures sur 24 et 7 jours du 7. Nous avons tous des expériences de vie, du voyage et de l’interreligieux très différentes, et cela va constituer une partie cruciale de la qualité humaine de ce voyage. Je pars avec Samir, Ariane et Lucie.

Lucie Neumann, chrétienne, 19 ans.

Lucie est en deuxième année d’études de gestion des entreprises et des administrations à l’IUT de Sceaux. Elle a rencontré l’association Coexister lors du Train de la Mémoire à Auschwitz en 2013, année pendant laquelle elle est devenue responsable sensibilisation du groupe parisien de l’association. Elle est aujourd’hui présidente du groupe Coexister Paris. Elle ne compte plus les heures de son engagement associatif dans l’interreligieux duquel l’InterFaith Tour est l’évidente continuité. 

Ariane Julien, athée, 27 ans.

Ariane a suivi des études en sciences humaines, sociales et politiques. Habituée au voyage en complète autonomie, elle a notamment passé plusieurs mois en Algérie où elle a réalisé un reportage sur la liberté de la presse. Attachée au lien social, Ariane s’est impliquée dans le projet InterFaith Tour par volonté de créer des passerelles entre différentes communautés, religieuses ou non. Expérimentée dans le domaine journalistique et dans le montage de vidéos, l’InterFaith Tour est pour elle l’opportunité de mettre en application ses compétences dans un domaine qui lie l’Humain.

Samir Akacha, musulman, 28 ans.

Samir, après avoir vécu en Algérie dans ses jeunes années, vit aujourd’hui à Marseille. Il a rejoint Coexister à la suite d’un voyage à Jérusalem en 2013, qui a été sa première véritable expérience de l’interreligieux. Celle-ci lui a inspiré la tenace conviction que l’échange avec juifs, chrétiens et athées était nécessaire à l’exploration de sa propre identité. Il est à présent président du groupe Coexister Marseille. Convaincu de la place de la croyance dans une France laïque, Samir envisage l’InterFaith Tour comme faisant partie intégrante de son cheminement personnel dans l’interreligieux.

LD: Pour l’instant, vous vous préparez à partir. Le départ est prévu le 1er juillet; d’ici-là, qu’est-ce que vous faites exactement ?

LF: Le travail préparatoire est énorme! D’abord, nous travaillons activement à collecter le reste du financement du projet, dont nous avons déjà bien plus de la moitié. Avant le départ prévu dans plus de trois mois, il nous faut également finaliser l’organisation de nos transports. Nous voyagerons en avion mais essaierons de limiter l’impact environnemental de nos déplacements et donc de voyager aussi en bateau, en voiture, en train… Nous organisons aussi nos hébergements puisque nous dormons chez l’habitant partout, sans aucune exception, pendant un an. Nous contactons les initiatives que nous allons rencontrer, même si une partie des mises en relations se feront directement sur place. Enfin, nous travaillons sur la communication du projet et notre lancement médiatique qui aura lieu sous peu, 100 jours avant le départ.

LD: À quoi ressemblera votre itinéraire?

LF:Nous partons pendant dix mois autour du monde, puis nous effectuerons un tour de France de deux mois. En France, nous raconterons ce que nous avons vu lors de conférences de restitution dans les écoles, les mairies, les universités… Les capitales sont les points de chute et nous nous déplacerons dans les pays.

LD: Le programme a l’air chargé. Tu as parlé de journalisme, publierez-vous des comptes rendus de vos rencontres?

LF: Pour chaque pays, nous avons l’intention de produire un grand reportage écrit, une vidéo et une infographie. Avec la diffusion en ligne, nous pourrons transmettre une grande quantité d’information de manière claire et précise. 

L’itinéraire:

– Royaume-Uni 01/07/15 au 05/07/15 EUROPE Londres

– Norvège 06/07/15 au 10/07/15 EUROPE Oslo

– Russie 11/07/15 au 16/07/15 EUROPE Moscou

– Pologne 17/07/15 au 20/07/15 EUROPE Varsovie

– Bosnie-Herzégovine 21/07/15 au 25/07/15 EUROPE Sarajevo

– Albanie 26/07/15 au 30/07/15 EUROPE Tirana

– Tunisie 31/07/15 au 15/08/15 AFRIQUE Tunis

– Liban 16/08/15 au 31/08/15 MOYEN-ORIENT Beyrouth

– Jordanie 01/09/15 au 14/09/15 MOYEN-ORIENT Amman

– Israël-Palestine 15/09/15 au 30/09/15 MOYEN-ORIENT Jérusalem

– Sénégal 01/10/15 au 07/10/15 AFRIQUE Dakar

– Burkina Faso 08/10/15 au 15/10/15 AFRIQUE Ouagadougou

– Rwanda 16/10/15 au 23/10/15 AFRIQUE Kigali

– Tanzanie 24/10/15 au 31/10/15 AFRIQUE Dodoma

– Afrique du Sud 01/11/15 au 08/11/15 AFRIQUE Le Cap

– Éthiopie 09/11/15 au 16/11/15 AFRIQUE Addis-Adeba

– Oman 17/11/15 au 22/11/15 MOYEN ORIENT Mascate

– Azerbaïdjan 23/11/15 au 29/11/15 EUROPE Bakou

– Inde 30/11/15 au 10/12/15 ASIE New Delhi

– Bhoutan 11/12/15 au 21/12/15 ASIE Thimphou

– Mongolie 22/12/15 au 01/01/16 ASIE Oulan-Bator

– Japon 02/01/16 au 10/01/16 ASIE Tokyo

– Corée du Sud 11/01/16 au 19/01/16 ASIE Séoul

– Philippines 20/01/16 au 28/01/16 ASIE Manille

– Viet Nam 29/01/16 au 06/02/16 ASIE Hanoi

– Malaisie 07/02/16 au 15/02/16 ASIE Kuala Lumpur

– Singapour 16/02/16 au 23/02/16 ASIE Singapour

– Indonésie 24/02/16 au 29/02/16 ASIE Jakarta

– Chili 01/03/16 au 10/03/16 AMÉRIQUE Santiago

– Brésil 11/03/16 au 20/03/16 AMÉRIQUE Brasilia

– Venezuela 21/03/16 au 30/03/16 AMÉRIQUE Caracas

– Mexique 31/03/16 au 07/04/16 AMÉRIQUE Mexico

– États-Unis 08/04/16 au 30/04/16 AMÉRIQUE Washington

– 30/04/16: voyage de retour vers Paris –