Pourquoi #jétaischarlie
3 février 2015
L’histoire d’un peuple à grande gueule.

La médiatisation de l’attaque de Charlie Hebdo serait-elle indécente en comparaison de la tragédie ayant eu lieu la même semaine au Nigeria? Nous nous devons d’énoncer une vérité évidente mais fondamentale: l’énorme médiatisation de l’attentat terroriste qui a fait douze morts ne résulte en aucun cas d’une sorte de quantification du décès humain. La considération pour les personnes assassinées lors des massacres de Boko Haram n’est pas moindre que celle accordée aux victimes de «Charlie Hebdo». Mais la symbolique derrière l’événement est tout autre: en assassinant Cabu, Wolinski, Charb ou Tignous, les terroristes ont tiré à la Kalachnikov sur notre droit à la liberté d’expression. Ce droit, la France l’a revendiqué pendant toute son histoire.

Le 11 janvier 2015, les Français se sont en effet rassemblés pour défendre une des valeurs fondatrices de la révolution française de 1789: la liberté d’expression. Elle constitue le socle idéologique de la France depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Représenté par la presse et les médias, ce quatrième pouvoir agit depuis comme un contrepouvoir face aux pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Tradition inaliénable

Depuis 1789, le droit à la liberté d’expression a contribué à forger l’histoire de la France. L’affaire Dreyfus n’aurait pas acquis cette importance capitale si Bernard Lazard n’avait pas publié en 1897 L’affaire Dreyfus – une erreur judiciaire, et si Émile Zola n’avait pas écrit en 1898 son J’accuse, qui permit de rouvrir le dossier Dreyfus que l’État-major considérait clos. Maniée aussi bien par les dreyfusards que les antidreyfusards, la liberté d’expression a été au centre d’un des évènements les plus importants de l’histoire de France: la remise en cause par le peuple d’une décision du pouvoir judiciaire. L’Affaire Dreyfus a ainsi renforcé la République française, jugée jusqu’alors fragile.

La liberté d’expression a aussi permis l’émergence des intellectuels, que Barrès et Brunetière ont définis, après l’Affaire Dreyfus, comme ceux dont l’activité repose sur l’exercice de l’esprit et qui prennent position dans la sphère publique. Ce sont eux qui vont façonner, loin de la censure, la pensée française. Quand Simone de Beauvoir publie en 1949 Le Deuxième Sexe, l’accueil qui lui est réservé est loin d’être élogieux. La philosophe y démantèle les connaissances établies sur la place et l’identité de la femme. Mais la liberté d’expression, confortée par la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, tient bon: en France, bastion de la liberté d’expression, il n’a jamais été question de censurer l’écrivain. Parallèlement, au Canada, l’Église catholique et l’archevêché de Montréal interdisent la vente de son livre jusque dans les années 1960.

Tradition non aliénée

Si le peuple français a été meurtri par l’attentat du 11 janvier 2015, c’est parce qu’en tuant Cabu et les autres, ces terroristes ont bafoué une partie essentielle de son identité. Si le mouvement a connu un souffle international, c’est qu’il portait en lui la révolte contre une forme d’autoritarisme et la promotion des valeurs républicaines. Le mouvement dépasse donc le statut d’hommage aux victimes: #JeSuisCharlie condamne l’atteinte à la liberté d’expression et veut rassurer les satiristes et journalistes du monde entier. En marchant le 11 janvier, les manifestants ont clairement exprimé que jamais ils n’accepteront qu’on les fasse taire. J’étais, suis et serai Charlie.