Porno-graphique incorrecte
3 février 2015 - Image par Justine Latour
Voyeurisme risqué dans un Peep Show modernisé.

Il y a presque un siècle, l’actuel Quartier des spectacles se nommait le quartier du Red Light de Montréal, réputé pour l’effervescence de ses cabarets, la prolifération de maisons de jeux, le débit d’alcool au temps de la prohibition américaine, et la prostitution. Pourquoi ce nom de Red Light? En référence aux anciennes lanternes suspendues aux portes des maisons closes qui illuminaient les fameuses rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent. C’est au sein d’un de ces lieux du plaisir érotique et de la tentation que se propose de nous replonger le théâtre La Chapelle, avec le spectacle d’Artiste Inconnu, mis en scène par Nicolas Berzi, Peep Show. Choix controversé ou audacieux? – Me demanderez-vous.

Nous arrivons dans la petite salle intimiste de La Chapelle, où la comédienne Livia Sassoli, dans la peau d’une danseuse nue, nous attend déjà en nuisette rouge et noire, talons aiguilles, bas résilles et perruque blond platine. En référence fidèle au décor des Peep Show, néons bleus et rouges baignent la salle d’un voile de sensualité, ambiance soutenue par un musicien qui enchaine des accords grinçants à la guitare électrique. Mais l’élément central des Peep Show est la vitre derrière laquelle les clients se terrent pour regarder une hôtesse s’adonner à des danses, des stripteases ou à des positions sexuelles plus explicites moyennant une somme d’argent. Alors, nous voilà, «clients» forcés de ce spectacle, attendant de l’autre côté de la vitre que Livia Sassoli réveille en nous quelques désirs brulants.

Sans contact physique possible, c’est la vision et l’imagination qui sont sollicités. «Tu viens pas pour rien, je suis là, quelque part» répète l’hôtesse. Si l’objectif de la pièce était de nous faire prendre conscience du pouvoir du regard dans le monde de la prostitution, c’est avec un arrière-gout de voyeurisme mal assumé que le spectateur en ressort. En effet, il y manquait la dose de subtilité nécessaire pour pousser le spectateur à réfléchir, faute de quoi le monologue de la danseuse nue ne pouvait que tomber dans une dynamique passive-agressive qui devient davantage gênante que stimulante. Le début, pourtant, est prometteur: la comédienne commence par adresser son monologue à «toi», toi qui cherches un moment de joie et de délivrance physique avant de retourner à ton foyer morose. Ce tutoiement est frontal, une adresse directe qui sort de son anonymat celui que la vitre protège de tout scrupule. Le spectateur, qui commençait à se confondre avec le client et à confondre la comédienne avec l’hôtesse, est rappelé à l’ordre avec un vouvoiement inattendu: «vous», qui commencez à vous détendre à la vue de cette blonde dénudée qui esquisse quelques déhanchements, vous qui prétextez voir une «pièce de théâtre» pour vous délecter en paix de quelques visions charnelles, ici n’est pas l’endroit! Malheureusement, cette conversation se brise au profit d’un anachronisme troublant. Le spectacle devient davantage une rengaine contre l’arrivée d’internet. L’ère de la pornographie-derrière-webcams a tué l’industrie des peep show et l’espace interstitiel entre chercheur et donneur de plaisir a été colonisé par l’écran de nos ordinateurs. «T’es dans ton salon, ta chambre, et that’s it». La subtilité du monologue de la danseuse laisse place à la projection sur l’installation multimédia de messages grossiers que l’on peut retrouver sur tous les forums érotiques. On ne comprend donc pas bien le message de la comédienne: veut-elle insister sur l’objectification des corps? Si oui, adopter une position post-féministe qui assume la sexualisation comme outil de libération ne sert pas sa cause et ne propose en aucun cas quelque chose de nouveau ou de subversif. Cherche-t-elle à faire réfléchir sur l’hypocrisie de ces corps qui se cachent derrière des avatars virtuels? Si c’est le cas, il aurait fallu prendre une distance par rapport à ces derniers. S’insurge-t-elle contre les stéréotypes autour de la profession alors que d’autres nudités sont protégées par l’étiquette d’«art contemporain»? Peut-être, mais la défense est faible par rapport au chef d’accusation.

Les discours se brouillent – tantôt accusateurs, tantôt résignés – et les idées s’entrecroisent dans les esprits des spectateurs sans qu’aucune n’arrive à germer. Alors qu’il aurait pu être mis à mal, le spectateur en ressort sans avoir été défié. Peut-être est-ce le résultat de nos esprits aseptisés qu’une tentative de perversion ne saurait réveiller, dans un monde où la vue de la chair s’est banalisée. Dommage.