Mon cœur s’ouvre à Coderre
27 janvier 2015 - Image par Amélia Rols
Samson et Dalila et du beau monde à l’Opéra de Montréal.

Il y a toujours une double dimension qui me fascine lors des soirées de première à l’Opéra de Montréal. On y trouve concentrées toutes les contradictions de notre société québécoise, pour le plus grand plaisir d’un œil volontairement critique comme le mien.

La première dimension est évidente, c’est bien sûr la scène et ce qui s’y passe. Ce soir-là, c’est Samson et Dalila, le seul opéra de Camille Saint-Saëns, que l’OdM présente à l’occasion de son 35e anniversaire, avec dans le rôle-titre la contralto québécoise Marie-Nicole Lemieux. C’est la première fois qu’elle endosse le rôle de Dalila, ce qui explique sans doute l’affiche complète pour les quatre représentations, comme le suggère Claude Gingras dans sa critique pour La Presse. Elle est d’autant plus attendue qu’elle a enregistré en 2009 l’air le plus connu de l’opéra de Saint-Saëns, Mon cœur s’ouvre à ta voix.

Le synopsis est simple, entièrement basé sur le mythe biblique. Samson, chef des Hébreux, ravage les champs des Philistins pour libérer son peuple. Il est ensuite trahi par sa maîtresse Dalila, à qui il révèle le secret de sa force, qui réside dans sa chevelure. Sollicitée par les Philistins, Dalila coupe les tresses de son amant et livre ce dernier à ses ennemis. Il est fait prisonnier et on lui crève les yeux. Lors d’une cérémonie sacrificielle au dieu Dagon, Samson est présenté pour divertir les Philistins. Placé entre deux colonnes, il implore Dieu de le rendre assez fort et écarte les colonnes du palais, le détruisant. Il est alors tué dans l’effondrement du palais avec des milliers de Philistins.

Le plateau est relativement nu, uniquement encombré de panneaux numériques mobiles qui permettent de la polyvalence dans les décors, quoique ceux-ci se révèlent assez faibles. On reste suspect devant la projection d’une chorégraphie de danse contemporaine pendant la scène de la bacchanale. L’effet voulu d’hybridité tombe à plat, comme d’autres choix scénographiques malheureux. Au-delà de l’effet-vedette que suscite la présence de Marie-Nicole Lemieux dans la distribution, sa performance est solide, quoique plaquée par moment. Sa voix est généreuse dans les aigus, à l’instar de son partenaire Endrik Wottrich dans le rôle de Samson. Indubitablement, le moment fort de la représentation est le duo de Mon cœur s’ouvre à ta voix. Comme d’habitude, c’est l’air le plus connu de l’opéra qui provoque le plus d’émotions dans le public, un effet de reconnaissance de la culture collective. Cela est vrai pour le Va pensiero de Nabucco, l’air de la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée ou encore Libiamo de La Traviata.

La deuxième dimension touche à la question du collectif et à la représentation du collectif. Quel est le plus important lors d’une soirée d’opéra, la scène ou tout ce qu’il y a autour? Il y a du beau monde lors des soirées de première à la salle Wilfrid-Pelletier. Du politique bien sûr, mais aussi le gratin journalistique et la haute québécoise. Le plus flagrant, en dehors de la politique du paraître et de la mondanité qui règne en maître lors de ce genre de soirée, c’est le manque de consensus stylistique au sein de ce microcosme. On aperçoit untel en chandail, le classique vieux bourgeois canadien en chemise violette et cravate rayée hideuse, dans un costume trop large. Il y a aussi Xavier Dolan en t-shirt, et la fine fleur des politiques.

Avant la représentation, le public a eu droit à une allocution de la ministre de la Culture Hélène David, et surtout de notre cher maire Denis Coderre, qui a une fois encore affiché ses lacunes en faisant référence à l’opéra de «Saint-Sinsse». Son défaut de prononciation a provoqué des rires à peine étouffés dans le public. Il a quand même trouvé la force de conclure son discours par ce qui restera à mes yeux le moment fort de la soirée, une phrase révélatrice de la façon dont les politiques pensent l’art institutionnel: «La culture n’est pas une dépense, c’est un investissement.» Je vous laisse méditer là-dessus.