Choix discutable, choix discuté
20 janvier 2015
Quelques voix apportent une perspective musulmane sur la publication des unes.

Douze couvertures de l’hebdomadaire français Charlie Hebdo on été publiées dans la dernière édition du Délit: une façon pour l’équipe de rendre hommage aux victimes de l’attentat du 7 janvier et de soutenir les idéaux de liberté d’expression sous-jacents qui animent l’esprit du journal. Cependant, face à la chaleur du débat autour des republications des caricatures du journal satirique, les membres de l’équipe se sont proposés une enquête sur les différentes interprétations des notions de liberté d’expression et de laïcité dans le cadre spécifique de l’université.

Une pertinence contestée

Parmi les étudiants mcgillois interrogés à propos du dernier numéro du Délit, outre une vague de sympathie de la part du lectorat, quelques personnes ont fait part d’une incompréhension, voire d’une certaine méfiance concernant les réelles intentions du journal francophone étudiant. Ahmer Wali, président de l’Association étudiante musulmane de McGill (MSA), a perçu la double page ornée de couvertures, dont certaines tournaient en dérision le prophète Mahomet, comme une offense à une communauté déjà minoritaire dans des territoires tels que le Québec ou la France. Selon lui, la publication de ces images n’était pas nécessaire et visait plutôt le sensationnalisme en s’inscrivant dans le mouvement général de propagation de ces dessins à travers le monde. Zapaer Alip, éditeur au Mcgill Daily, est quant à lui sceptique. Il considère que les attaques perpétrées envers les membres de Charlie Hebdo étaient démesurées, mais souligne que «le fait de publier ces caricatures tend à privilégier un peu trop une partie du débat en aliénant la discussion».

Ainsi, le décalage entre les intentions du journal et les réactions de ces deux étudiants musulmans anglophones illustre les obstacles auxquels se heurte la quête de liberté d’expression. On constate que, même au sein de l’espace restreint que constitue le campus de McGill, la barrière du langage et les perceptions particulières de chacun peuvent donner lieu à des confusions concernant les messages qui cherchent à être transmis. Pour certaines minorités, ce genre d’actes est difficilement vu autrement que comme une provocation, c’est ce qu’explique Ahmed Fekry Ibrahim, professeur assistant en loi islamique au département d’études islamiques de McGill, au cours d’un entretien avec le Délit: «Il semblerait qu’il existe un sentiment chez de nombreux musulmans – à McGill mais aussi dans le monde et au sein de minorités marginalisées comme c’est le cas en France –, le sentiment que la seule chose qui les réunit et les maintient unis en tant que communauté est une certaine mémoire collective du Prophète et de la foi. Toute attaque à l’égard de cette mémoire devient et est alors interprétée comme une menace pour leur identité.»

Après les attaques contre l’hebdomadaire français le 7 janvier dernier, Ahmed Fekry Ibrahim, visualise deux problèmes majeurs. Le premier est le pouvoir qu’ont certaines idéologies au sein du discours islamique et le besoin de réformes concernant ce même discours, qui permettrait un meilleur accord entre les différentes interprétations de l’Islam et entrainerait moins de courants extrémistes. Le deuxième est la capacité des États – notamment l’État français –, à intégrer les communautés immigrantes sachant qu’elles représentent une minorité et sont déjà victimes de stigmatisations. Ahmer Wali avait aussi mentionné ce problème au Délit en soulevant le fait que certains de ses amis musulmans qui vivent en France sont souvent victimes de discriminations.

Selon le professeur de loi islamique Ahmed Fekry, «la notion même d’intégration est problématique car la France se définit comme un pays laïque mais il y a un conflit concernant la limite entre cette notion et celle de propos diffamatoires. Bien sûr, la liberté d’expression est une valeur importante, mais le maintien de l’ordre publique l’est aussi». Il souligne également l’hypocrisie du gouvernement français qui d’un côté, prône la liberté d’expression, mais de l’autre, censure de nombreux propos antisémites. De la même façon, Zapaer soulève ce déséquilibre en comparant la liberté d’expression des journalistes français avec l’interdiction du port de voile pour les femmes musulmanes, chose qu’il voit pourtant comme une forme d’expression au même titre que la liberté de la presse.

Ahmed Fekry ajoute que le rôle des médias est aussi de juger ce qui entre dans la catégorie des propos diffamatoires. «Différents journaux, chaînes de télévision ont leurs propres politiques intérieures qui sont parfois influencées par des enjeux politiques, commerciaux mais aussi, je l’espère, par la notion d’ordre publique. Reste que la délimitation entre ce qui est offensif et relève du racisme et ce qui est une représentation valide dans le cadre de la liberté d’expression n’est pas une question simple.»