Mourir pour la liberté, crayon en main
13 janvier 2015 - Image par Jovan Stojanovic
Raconter au prix d'une vie.

Il est un adage qui dit que parfois, les images parlent plus que les mots. Jusqu’ici, ma chronique n’a traité que de la force de la plume et des risques qu’elle encourt. À la lumière des événements de mercredi dernier, il semble nécessaire de rendre hommage au crayon.

À l’aube de 2015, parmi les douze victimes de l’attentat à Charlie Hebdo, on compte Charb, de son vrai nom Stéphane Charbonnier. Il figurait entre les grands du dessin satirique. Sa dernière illustration, publiée dans le numéro de la semaine précédant le massacre, a fait le tour du monde. Macabrement prémonitoire, elle est titrée «Toujours pas d’attentats en France» et on y voit un djihadiste rappeler qu’ «on a jusqu’à la fin janvier pour présenter ses vœux…»

Charb est né en 1967 dans les Yvelines, et a grandi à Pontoise. On dit que c’est à 11 ans que le caricaturiste tombe sur un dessin de Cabu, qui deviendra son collègue à Charlie: le garçon, crayon en main, s’était-il imaginé qu’ils partageraient le même bureau, pour le meilleur et pour le pire? Il apprend en autodidacte. En 1991, il compte parmi les dessinateurs de La Grosse Bertha. En 1992, âgé de 25 ans, Charb fait partie de l’équipe qui ressuscite Charlie Hebdo, dont la première version avait été interrompue en 1982 par manque de lectorat. Il devient directeur de la publication en 2009, au départ de Philippe Val. Charlie est alors étoffé de l’esprit satirique et irrévérencieux que décrivent ses proches et collègues. Charb rit de tout. Il fait, de cet humour à toute épreuve, une arme et même une âme du journalisme. À coups de graphite, il fustige tout ce qui bouge, sans traitement de faveur. Ses personnages au gros nez deviennent une signature, une marque de fabrique. Pour Charlie, il tient la rubrique «Charb n’aime pas les gens» qui met en scène Maurice le chat sadique et Patapon, le chien obsédé sexuel. Il ne se restreint pas à dessiner pour l’hebdomadaire, il est aussi l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages et travaille occasionnellement pour Télérama, Fluide Glacial, L’Humanité

Ses critiques lui valent des menaces de mort à répétition. Le journal islamiste anglophone Inspire l’avait, en 2013, listé parmi les «recherchés morts ou vifs pour crimes contre l’Islam.» Charb semblait peu impressionné par ce genre d’intimidation. En 2006, c’est à la chaîne de télévision française LCP (La Chaîne Parlementaire Assemblée nationale) qu’il déclare avoir du mal à croire que la satire soit passable d’une peine de mort. En 2011, à la suite du scandale sur des caricatures du Prophète Mahomet, la rédaction de Charlie Hebdo est incendiée. Dès lors, Charb est mis sous protection policière constante. En 2012, dans Le Monde, il écrit: «Je n’ai pas de gosses, pas de femmes, pas de crédit. C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux.» Le 7 janvier, douze personnes sont mortes debout dont Charb et quatre de ses confrères caricaturistes. Maintenant plus que jamais, le monde placarde leurs dessins sur ses unes, brandit leurs portraits, inscrit leurs noms sur ses murs: le crayon est devenu le symbole de la liberté de la presse, de la liberté d’expression, auxquelles on ne touche pas. Jamais.