Irréductibles Gaulois
13 janvier 2015 - Image par Julia Denis
Les correspondants parisiens du Délit à la marche républicaine.

Samedi et dimanche la France s’est relevée. Après l’abattement ayant suivi les actes terroristes de cette semaine, d’immenses rassemblements ont eu lieu dans de très nombreux villages et villes de France. Près de quatre millions de citoyens se seraient mobilisés, dont environ 1,5 million à Paris. Ces chiffres sont approximatifs car l’afflux de personnes aurait rendu le comptage impossible selon le ministère de l’Intérieur. La plus grosse marche a donc eu lieu dans la capitale, entre la place de la République et la place de la Nation. Jamais ce parcours n’aura autant été chargé de sens.

Avant cette mobilisation, dix-sept personnes sont tombées sous les balles de barbares. Parce qu’ils étaient journalistes, policiers, juifs. Français. C’est pour chacun d’entre eux que le peuple s’est uni en cette fin de semaine: «Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place». Le chant des Partisans est plus que jamais d’actualité.

«Marchons, marchons»

«Deux millions!» disait la télévision branchée sur la chaine d’informations BFM TV dans un kebab sur la route du retour de la Marche Républicaine. À ce moment-là, les marcheurs n’avaient aucune idée du chiffre exact. Tout juste savaient-ils qu’ils n’avaient jamais pris part à un rassemblement d’une telle ampleur. Beaucoup (dont les auteurs de cet article) n’ont même pas pu accéder à République, d’où partait le cortège. «Du jamais vu depuis la libération!» a noté un serveur dans un restaurant McDonald’s environnant. Comme l’avait annoncé le député Henri Guaino, le peuple français a étonné la planète, et Paris fut pour quelques heures «la capitale du monde», selon les mots de François Hollande. Le président français a ajouté avant l’événement sur Twitter: «Le pays va se lever tout entier sur ce qu’il a de meilleur.»

Avant même l’arrivée aux abords de la place de la République, la foule est dense: les transports en commun sont pratiquement inutilisables, et nous sommes forcés de descendre à la station de métro Miromesnil (à environ quatre kilomètres de République). Au fur et à mesure que nous nous approchons du point de départ officiel, le cortège grossit, empêchant toute progression: nous avons avancé d’approximativement 400 mètres en trois heures.

En plus de l’étendue de la foule, ce qui surprend et témoigne véritablement de cette unité populaire est la diversité des manifestants: beaucoup de personnes âgées, des familles avec des poussettes, des marginaux, des adolescents, des pères de famille, des étudiants, des politiciens, des étrangers… tous se pressent sur le boulevard, entonnant de multiples «Marseillaise» et applaudissant. Nicolas M., étudiant de 21 ans, explique avoir été séduit par «ce rassemblement de tous bords, spontané et sans étiquette». Les clivages ont effectivement été effacés pendant quelques jours. C’est ce qu’admire Dominique, journaliste de La Vie rédigeant un blogue témoignant de sa vision de la société en tant que chrétienne mariée à un musulman. Elle explique que bien qu’ayant vécu à Montréal pendant deux ans, elle n’y a jamais retrouvé la force de cette masse française si diverse et pourtant extrêmement unie.

Unis en quel nom?

Les manifestants ont applaudi, crié «Ici c’est Charlie!», «Liberté». Mais les slogans sur les pancartes et les commentaires de chacun témoignent tout de même de différentes raisons ayant poussé les gens à sortir dans la rue, au-delà de leur désir de faire front commun après le drame. Certains affichent clairement leur soutien à la liberté d’expression, revendiquent le droit à l’insolence. Les noms des journalistes de Charlie Hebdo fleurissent et on peut lire «C’est l’encre qui doit couler, pas le sang». Un homme d’une soixantaine d’années nous explique que Charlie est le combat de sa jeunesse, que les dessins du journal satirique ont libéré la France autoritaire d’après-guerre. Mais tous ne partageaient pas la posture de Charlie Hebdo, à l’image d’Augustin M., étudiant en région parisienne, qui souhaitait avant tout montrer «l’unité de la France», dire «qu’on n’a pas peur», et pour qui la défense de Charlie Hebdo n’était pas une motivation.

D’autres sont là en solidarité avec les forces de l’ordre, qui ont perdu trois agents et ont été omniprésentes ces derniers jours. Un policier très ému explique pouvoir défiler car il fait partie de la Police Judiciaire, qui n’a pas été mobilisée dans le cadre de l’impressionnant dispositif de sécurité encadrant la marche. Outre les marques de respect à l’égard des journalistes de Charlie Hebdo et des forces de l’ordre, les victimes de l’Hyper Casher de Vincennes n’ont pas été oubliées. Des pancartes «Je suis juif» étaient visibles ponctuellement.

Au-delà des motivations de chacun, les Français ont marché ensemble pour que perdure dans leur pays une tradition d’humanisme, pour que la tolérance et le respect triomphent face aux intégrismes, islamisme radical en tête. Pour Manon H., étudiante à Paris, la beauté de ce rassemblement résidait dans le fait que «malgré les déchirures internes de la société nous avons prouvé que nous étions encore capables de nous réunir pour rejeter la haine, l’obscurantisme et la terreur».

Larmes au poing

Le soir même du premier attentat, des milliers de personnes étaient déjà descendues dans la rue. Le Délit était alors présent place de la République à Paris, et sur l’avenue McGill College à Montréal. Le silence était de mise, chacun encore assommé par le massacre de Charlie Hebdo portait son deuil et baissait la tête à la lueur des bougies.

Cette fin de semaine, le climat était différent. Les larmes séchées, les têtes relevées, la gueule ouverte, les Français résistaient. «On n’a pas peur!» criaient-ils pour montrer qu’ils ne voulaient pas s’abaisser face aux menaces terroristes qui planaient sur l’événement. Cette foule s’était rassemblée pour célébrer l’esprit d’insoumission: «Les esprits libres sont invincibles» pouvait-on lire sur une affiche. C’était un message fort envoyé au monde, et surtout aux intégristes de tout poil. C’était aussi une manière de réparer les vivants. Les rues de Paris sentaient l’espoir et la fierté; elles qui ont si longtemps pué le pessimisme et l’autoflagellation. Entre «Mourir pour des idées» de Brassens et «Get up Stand up!» de Bob Marley, les Parisiens applaudissaient même la police à chacun de ses passages. Un moment unique dans une vie de Français! Les gendarmes et policiers eux-mêmes semblaient surpris par tant de respect.

L’effervescence n’était pas non plus digne de Monet et sa Rue Montorgueil, les étendards levés et la foule dansante. Les Français ont su rester pudiques. Ils avaient du mal à chanter à pleins poumons; chacun se retenait, «la Marseillaise» flottait, légère, sur la foule. Comme l’expliquait un père à son jeune fils, «Non, aujourd’hui, ce n’est pas la fête». C’est cela qui a fait la singularité de cette journée: tous étaient partagés entre l’accablement d’hier et l’enthousiasme du moment. Manon H. parle de «réconfort». Incarnant cet esprit d’apaisement, une femme au regard triste fumait son calumet à la fenêtre en dansant au rythme de «Aux armes et caetera» de Gainsbourg: une Marianne libérée et en paix.

Lundi, déjà, on parle de la présence discutable de certains chefs d’État dans le cortège, de la polémique qui retombe sur Dieudonné, de la situation alarmante dont témoignent les professeurs d’école quant aux réactions proterroristes de certains de leurs élèves… Dimanche a marqué la fin d’une semaine tragique, l’apogée d’un mouvement de réactions belles et solidaires; mais le combat perdure. La France doit tirer les leçons de ce drame, ne céder ni à la psychose ni à l’angélisme. C’est en substance le message de nombreux politiciens, journalistes, experts et citoyens.

Il y a quelques semaines, au micro de France Culture, l’emblématique Plantu citait un proverbe mexicain qui capture parfaitement l’esprit de ces derniers jours: «Ils croyaient nous enterrer, ils ne savaient pas que nous étions des graines.»