Bleu émeraude
12 janvier 2015 - Image par Luce Engérant

12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes — Port-au-Prince: Le ciel est bleu, bleu émeraude, comme on ne le voit pas en Europe. Il ne fait pas chaud, il ne fait pas froid. Il ne fait pas bon, il ne fait pas lourd. Certains sont dehors, d’autres encore a l’intérieur. Tout le monde court, tout le monde crie. Château de cartes sur lequel le vent vient de s’abattre. Port-au-Prince s’écroule.

12 janvier 2010 à 16 heures 54 minutes — Port-au-Prince: Ceux dehors pleurent, ceux à l’intérieur n’ont pas le temps. Une minute, c’est peu et c’est long à la fois. Le bleu émeraude est remplacé par un cumulus de cendres. Port-au-Prince brûle. 

12 janvier 2010 à 17 heures 17 minutes — Port-au-Prince: Le mur bloque ses jambes. Il gesticule encore un peu mais sait le poids trop important. Il crie, personne ne l’entend. Sous les décombres de l’immeuble 236, il se résonne, se calme, se tape les joues, crache du sang. Ses mains tremblent, comme son pays. Il pleure, se calme à nouveau, sait que le temps sera long, il respire, comprend qu’il ne peut qu’attendre et rester fort. Le plancher craque, se fragmente peu à peu, des briques continuent de tomber. Port-au-Prince s’effondre.

12 janvier 2010 à 18 heures 06 minutes — Port-au-Prince: Sa main droite se dirige vers la photo dans sa poche de chemise. Cela lui rappelle d’autres temps. Sur la photo, se tient sa femme, l’air sérieux. Son fils, farceur, tire la langue. Il ressent encore l’ambiance familiale qui berçait l’après-midi de la photographie. Des photos devaient aussi orner les murs de la lugubre salle où il se trouve. Mais les murs qui tiennent encore debout, sont nus, dénués de leurs habits décoratifs, fissurés, griffés, écorchés vifs. Ils ne sont plus qu’amas de briques et de mauvais ciment, plus que des tas de poussière. Des vieux beaux défigurés. Port-au-Prince estropié. 

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12 janvier 2010 à 16 heures 54 minutes — Saint-Domingue: La terre a à peine tremblé. Les voitures ne se sont pas arrêtées, la circulation n’a pas dévié de son parcours habituel. Les chauffeurs de taxi n’ont pas cessé d’être dangereusement rapides, d’insulter à tout-va, d’écouter la radio beaucoup trop fort. La vie de Saint-Domingue n’a pas changé. La plupart n’ont rien senti, certain ont seulement tangué, comme les passagers d’un navire, bercés par les vaguelettes qui s’écrasent sur la coque. Saint-Domingue vit.

12 janvier 2010 à 17 heures 09 minutes — Saint-Domingue: Elle fait les courses, le solide magasin lui ayant permis de ne rien sentir. Elle est énervée, énervée contre ce ciel bleu émeraude qui n’apporte que lourdeur et touristes incultes. Énervée contre son patron qui l’exploite. Énervée contre les prix qui ont encore augmenté. Énervée contre ce gouvernement corrompu qui oppresse ses «enfants» en les taxant indignement. Énervée contre cette bande d’incapables qui ne voit pas que le pays souffre, ou du moins qui font semblant de ne pas le voir. Fatiguée de la technologie, symbole de ce monde qui avance, se développe, se transforme, mais qu’elle ne peut pas se payer. Marre des vieux qui ressassent que c’était mieux avant, qui radotent à propos d’un temps où on sacrifiait sa liberté pour pouvoir laisser sa porte ouverte en sortant de chez soi. Marre de ces oublis faciles, qui touchent l’horreur des régimes Trujillo et Balaguer. Marre de cette élite qui ne partage rien, et regarde, sur la route de leurs week-ends à «la Romana», les mendiants avec répugnance. 

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12 janvier 2010 à 23 heures 27 minutes — Port-au-Prince: Il a faim mais s’y était préparé. Sa gorge asséchée, il économise à présent sa salive, cela fait longtemps qu’il n’a pas crié. Il ne pourra probablement pas sauver ses jambes et il le sait. Jamais il n’aurait pensé être capable d’une telle objectivité, une telle perspicacité. Il fait nuit entre les décombres de l’immeuble 236. La poussière s’est déposée sur le plancher démoli.  Il a soudainement froid, une sensation qu’il n’avait que très rarement éprouvée. Ce n’est pas le même genre de froid que la brise qui s’étend parfois sur Port-au-Prince.

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12 janvier 2010 à 19 heures 27 minutes — Saint-Domingue: Épuisée et enfin chez elle, après une demi-heure de bus. Elle salue sa mère, pose ses sacs de course dans la cuisine et se dirige vers le salon où elle s’assoit sur le canapé.

– T’as senti la secousse ?, lui demande sa mère.

– Une secousse ? Quelle secousse ? Non, j’ai rien senti.

13 janvier 2010 à 6 heures 15 minutes — Saint-Domingue: Le réveil sonne. Elle se lève, se lave le visage et allume la petite télé du salon. Les images affichent un Port-au-Prince détruit, envahi par les casques bleus et les associations humanitaires. Elle regarde les photos défiler sur l’écran et voit un palais présidentiel en  ruines, des femmes qui pleurent et une prison détruite.

13 janvier 2010 à 8 heures 38 minutes — Saint-Domingue: Son patron arrive au bureau, lui parle du séisme. Elle a compris; Haïti est en ruines et son peuple anéanti. La communauté internationale a envahi Port-au-Prince. On emploie déjà les termes de partage colonialiste; Haïti est un lieu à enjeux géopolitiques et les différents pays commencent à défiler.

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13 janvier 2010 à 16 heures 49 minutes — Port-au-Prince: L’immeuble 236 a fini par s’écrouler totalement, l’homme est mort. Ses dernières pensées sont allées à sa famille, à sa douce femme et à son fils.

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12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes — Hispaniola: Frères siamois, ils ne se ressemblent pourtant pas. Ils sont collés par les pieds et se tiennent sur l’eau. Au fond, rien ne les rejoint, frères de sang mais pas de cœur. L’un parle espagnol, l’autre français. L’un se forge, l’autre s’effondre. L’un nait, l’autre meurt. L’un proteste, l’autre pleure. Deux morceaux de terre, deux fragments de sol, unis pour toujours au milieu de la mer. L’un est République dominicaine, l’autre Haïti. C’est le mélange des deux qui forme Hispaniola.