«À ceux…»
24 novembre 2014
Le Safe Space ferme le débat.

À ceux qui refusent de parler par crainte d’insulter une minorité. À ceux qui sont contre mais ne proposent rien. À ceux qui veulent inclure tout le monde donc ne laissent personne parler. À ceux qui regrettent d’être privilégiés. À ceux qui détestent tellement la société qu’ils oublient qu’ils en font partie. À ceux pour qui la vie de tous les jours est une bataille politique encore loin d’être gagnée. À ceux qui souhaitent honorer les transsexuels et les Premières Nations un 11 novembre. À ceux qui usent de la violence pour dénoncer la guerre. À ceux qui pensent que l’égalité des sexes commence par des toilettes sans genre attribué. À ceux qui considèrent que le Canada est raciste parce que le «mois de l’histoire des Noirs» est en février, soit le mois le plus court de l’année. À ceux qui veulent l’Égalité mais ne souhaitent ni agir, ni parler. À ceux pour qui Blanc et colon sont encore des synonymes. À ceux qui gueulent pendant une minute de silence. À ceux qui voient en Movember une glorification de l’hyper-masculinité. Bref, à ceux qui voient en l’Espace Sécuritaire (Safe Space, en anglais) non pas un but à atteindre, mais un mode de vie. Laissez moi vous expliquer pourquoi vous avez tort.

Le Safe Space, comme il est connu sur le campus de McGill, part d’une excellente intention. Tout le corps étudiant et professoral de l’Université doit non seulement se présenter comme il est, mais doit en être fier. Le jugement identitaire ou politique n’a pas sa place dans une institution hyper-cosmopolite comme la nôtre. Il faut voir l’étudiant avant de voir le juif, l’homo, le bi, le socialiste ou le conservateur. On pourrait aller encore plus loin et clamer que tout le monde est d’abord humain.

L’Association Étudiante de l’Université McGill (AÉUM) a fait de cette politique son char d’assaut. Personne, je dis bien personne, ne pourra souffrir de victimisation. Les blagues racistes et sexistes ne seront pas tolérées. Tu ravaleras tes commentaires déplacés. Quant à ceux un tant soit peu intelligents, ils devront aussi se taire: ils pourraient, par leur réflexion, offenser quelqu’un. Ton opinion n’a point de valeur quand ton prochain se sent agressé.

Aujourd’hui, une logique du respect (que je respecte) a laissé place à une logique du silence pour ne pas manquer d’irrespect (laissez-moi ne plus respecter du tout). Les mots ont une portée si folle, voyez-vous, qu’il faut les bannir.

Par crainte d’insulter, on se tait, on ferme le débat: si vous ne me croyez pas, souvenez-vous de l’Assemblée Générale de l’AÉUM, le 23 octobre dernier. Peu m’importe de savoir si les étudiants sont pour ou contre un soutien officiel de l’AÉUM envers les peuples palestiniens. Je veux un débat, des idées, des discussions. Mais cela est trop dangereux et peut mener à des raideurs. Donc on bloque le système, et les étudiants se départageront sur la question un autre jour. Personne ne sait vraiment quand. Jamais, probablement.

Il semble qu’une frange du corps étudiant craigne aujourd’hui les tensions. Créer des tensions, c’est se diviser entre étudiants. C’est avoir deux points de vue opposés et ne pas réussir à convaincre l’autre. Est-ce grave? Il faut croire que oui. Aujourd’hui, créer des tensions, c’est être raciste, xénophobe, homophobe. Souvent les trois en même temps d’ailleurs.

Ceux qui marchent Safe Space, parlent Safe Space, chantent Safe Space, baisent Safe Space, rêvent Safe Space osent soupeser opinion et personne. Ils choisissent la personne et crachent sur les idées.

Leur prémisse est cependant louable: ils rêvent d’un campus où les désaccords n’existent pas. Ça c’est le bonheur. Et moi, je m’imagine une file humaine, longue de 37 000 étudiants. Ils se tiennent la main, les yeux brillants. Il fait beau. Ils sont tous bâillonnés. Parce qu’un mot de dit, c’est un raciste de plus.