«TAFFARDER»
11 novembre 2014 - Image par Luce Engérant
Un paradigme de carrière professionnelle au bistouri.

Qu’est-ce que le mode de vie «TAFFARDER» ? C’est l’acronyme d’une série d’étapes dans la vie d’un homme (ou d’une femme): «Travaille A Fond, Fais s’Accumuler la Richesse, Donne En Retour». Quand j’imagine l’individu lambda du mode de vie TAFFARDER je vois un jeune requin de la finance, arpentant Wall Street dès que, sorti de son école de commerce prestigieuse, il gagne une fortune à travers ses longues heures de travail; puis, se retrouvant millionnaire à l’âge tendre de 32 ans, rentier des temps modernes, il partage le reste de sa vie entre vacances et philanthropie.

TAFFARDER est un acronyme qui rappelle le verbe «taffer» en argot; c’est vrai, ça implique de travailler dur. Mais il rappelle aussi «tarder». TAFFARDER, c’est tarder de redistribuer son bien à la communauté, c’est tarder de venir en aide à son prochain. Je pense que TAFFARDER c’est aussi et surtout se «farder»: maquiller la vérité au point de se mettre le doigt dans l’œil quand on trace le plan de sa vie. Je voudrais remettre ce mode de vie en question. Est-il viable pour l’être humain, pour la société, et pour l’environnement ? 

Sur l’être

Il est tentant de croire qu’une fois riches, nous serons heureux et que nous pourrons donc nous évertuer à partager cet heur. Malheureusement la recherche montre que plus d’argent ne rend pas les gens plus heureux: il y a une faible corrélation entre les revenus et le bonheur. C’est en tout cas ce qu’affirme Daniel Kahneman, le lauréat du prix Nobel d’économie en 2002, connu pour ses travaux de l’économie du bonheur, qui explique que l’argent ne fait le bonheur que jusqu’à une certaine limite qu’il fixe à 75 000 dollars (US$) par an. Beaucoup de gens se laissent tromper par cette illusion: nous sommes tellement habitués à mesurer notre performance par l’argent que nous oublions que des revenus plus élevés vont généralement de pair avec plus de stress, des heures de travail ou de trajet plus longues, qui peuvent par exemple empiéter sur notre vie familiale.  

Sur la société

Le sacrifice de la vie familiale ne se fait pas seulement au détriment de l’individu, mais aussi de la société. En effet, négliger l’éducation des enfants affecte le type de société que nous créons. Et l’éducation d’un enfant passe avant tout par ses parents. Plusieurs chercheurs en gestion, notamment le MIT 21st Century Manifesto Working Group (Le groupe de travail du MIT pour le manifeste du 21e siècle) , appellent à la  réorganisation des processus de travail «en considérant au premier abord comment les employés peuvent intégrer leur carrière et leur vie familiale, plutôt que de concevoir le processus de travail en premier, puis d’essayer de balancer sa famille et sa carrière plus tard». 

Outre les considérations familiales, TAFFARDER est aussi insoutenable dans un sens social plus large. Tout d’abord, la recherche de revenus si élevés afin de par la suite financer des activités philanthropiques, implique de consentir à une forte disparité des revenus. Or, d’après des rapports sur le bien être sociétal, comme celui de la Deutsche Bank, la disparité des revenus a tendance à réduire le bien-être économique d’une population. Ainsi, entrer dans un tel système, et même y participer compétitivement, me semble injustifiable. 

De plus, construire un système soit disant vertueux basé sur des disparités créé un manque de confiance de la population envers ces philanthropes. Et cette insuffisance de confiance a été désignée comme un frein important au développement  par divers organismes non-gouvernementaux. Point besoin d’aller chercher dans des contrées lointaines pour trouver un exemple concret à ce problème. D’après un employé de la Fondation Lucie et André Chagnon, l’organisation a dû faire face à beaucoup de scepticisme initial. Cette fondation a été créée en 2000 quand Mr. Chagnon revendit Videotron, et mit 1,4 milliards de dollars dans sa création, la rendant sur le champ la plus large fondation du Canada. D’après l’employé, les gens étaient réticents à travailler avec eux, pensant que la fondation servait d’évasion fiscale. 

Sur l’environnement

C’est en considérant l’environnement que TAFFARDER se révèle vraiment comme modèle non-durable. De commencer sa vie par une période de revenus élevés, c’est continuer sinon accroître sa consommation. Or, pour ma part, mes habitudes d’achats sont déjà trop élevés: d’après myfootprint.org, si tout le monde sur la planète adoptait le même mode de vie que moi, nous aurions besoin de «2,93 Terres».  Alors que dire des «taffardeurs»? 

L’état de l’environnement est un facteur fondamental, et donc qui devrait être servi par l’entreprise. Pourquoi compromettrait-t-on ses idéaux, pour travailler dans une firme insensible au réchauffement climatique, pour s’y pencher plus tard… quand on aurait le temps ? Illusion que tout cela!

Cette réflexion me donne espoir qu’un meilleur mode de vie que TAFFARDER  existe. Celui-ci verrait une plus grande intégration de la carrière et de la vie familiale, et la recherche d’un travail plus clairement et immédiatement impliqué dans l’impact social positif. J’espère que d’avoir commencé à réfléchir à la séquence «Travaille À Fond, Fais s’Accumuler la Richesse, Donne En Retour = TAFFARDER», nous poussera à éviter cet écueil.