Servir et protéger?
21 octobre 2014 - Image par Luce Engérant
Suite au regain des agressions dans les taxis, la réaction du SPVM fait debat.

Une jeune montréalaise a été agressée par un chauffeur de taxi en fin de semaine dernière. C’est le 17e incident de ce type cette année. Selon Ian Lafrenière, le commandant du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), interviewé par Le Devoir, en 2013, 29 agressions sexuelles ont été reportées par des passagères et trois chauffeurs ont été arrêtés. Sachant que seulement une minorité de victimes dépose une plainte, ces chiffres ont de quoi inquiéter.

 Mais outre cette vague d’agressions, ce sont surtout les recommandations du SPVM qui ont fait débat. Les autorités conseillent aux jeunes femmes de ne pas prendre un taxi seule et de «limiter leur consommation d’alcool et rester en contrôle». Il est bien connu que lorsqu’on a bu il est préférable de prendre sa voiture, ou de rentrer seule à pied au milieu de la nuit…

La majorité des médias s’indigne de ces recommandations qu’ils jugent sexistes et accusent la police de blâmer à tort les victimes. 

Pour d’autres, ces consignes relèvent simplement du bon sens. Ils soutiennent que dans un monde parfait les femmes devraient être libres de circuler comme elles veulent; mais qu‘étant donné la réalité il faut s’adapter.

Aujourd’hui les femmes s’adaptent déjà: elles prennent un taxi car il s’agit de l’option la plus sécuritaire pour elles. Mais si l’on pousse ce raisonnement à l’extrême, «s’adapter» équivaudrait à ne plus rentrer en taxi, ne plus sortir de chez soi sans être accompagnée (d’un homme), et il ne nous resterait plus qu’à rester cloitrées chez nous le samedi soir. Nous avons atteint ici les limites de notre capacité «d’adaptation aux risques».

Au lieu de nous focaliser sur ce que devraient faire les victimes, il serait temps de se retourner et d’examiner ce qui ne va pas de l’autre côté: du côté des agresseurs, du côté des services d’ordre et de sécurité – qui sont censés protéger les citoyennes au lieu de leur laisser la responsabilité de leur sécurité – ,  du côté des discours ambiants qui considèrent cette situation comme une réalité injuste mais inévitable. Des recommandations comme celles du SPMV détournent l’attention du vrai problème: au lieu de se demander comment prévenir les agressions efficacement et condamner leurs auteurs, on se concentre sur les efforts à faire de la part des victimes.

 Une réaction plus appropriée aurait été de trouver des solutions pour améliorer la sécurité des passagers à l’intérieur même de la voiture de taxi. Montréal n’exige pas encore la vérification des antécédents criminels de ses chauffeurs de taxi, contrairement à Vancouver, Halifax ou Edmonton; malgré une demande du Bureau du Taxi pour l’application de la loi stipulant qu’aucune personne avec des antécédents criminels ne peut détenir de licence. 

Une autre réponse utile aurait été, par exemple, d’installer des caméras dans les taxis. Une mesure bientôt obligatoire annoncée par le maire Denis Coderre en juin dernier. 

Mais le problème se situe au-delà des réactions pratiques. À une plus grande échelle, nous devrions nous demander: pourquoi des chauffeurs pensent pouvoir agresser leurs jeunes passagères en toute impunité? C’est en partie car nous sommes entourés de discours comme celui du SPVM, qui répandent l’idée qu’il est de la responsabilité des femmes de ne pas tenter leurs agresseurs. Si l’on en vient à considérer que prendre un taxi seule relève d’un comportement inconscient et dangereux, c’est qu’il y a un dysfonctionnement dans notre raisonnement et notre normalisation des risques. Changer ces discours et ne plus entretenir la culture du viol est certes un processus plus long, plus complexe, pour lequel nous n’avons pas de consignes toutes faites et qui contraste avec les recommandations pragmatiques et immédiates des autorités. Mais c’est aussi le seul moyen d’endiguer ce problème efficacement. Adapter son comportement aux risques, aussi injustes soient-ils, paraît certes censé et efficace dans l’immédiat. Cependant sur le long terme il n’est plus possible d’exiger des victimes qu’elles s’adaptent indéfiniment et qu’elles restreignent leur liberté, sans par ailleurs s’attaquer aux causes de ces risques. Ces causes, rappelons-le, ne sont pas le comportement des victimes, mais le système qui encourage celui des agresseurs.