Califat: faits, fictions et réactions
7 octobre 2014 - Image par Luce Engérant
Retour sur le regard de la communauté musulmane canadienne sur l’État islamique.

«Le terme “califat” a été mal employé dans les médias. Le but de cette conférence est d’éliminer les idées fausses et d’expliquer son véritable rôle», annonce le président régional aux affaires étudiantes de l’est du Canada d’Ahmadiyya, au début de son intervention à McGill, le 24 septembre dernier.

Fondée en 1889, Ahmadiyya est un mouvement réformiste musulman. Cette communauté musulmane est étendue à travers deux cents pays et rassemble dix millions d’adeptes, mais n’a qu’un unique représentant, Hadrat Mirza Masroor Ahmad. Ahmadiyya est un mouvement dont les allégations sont globalement réfutées par l’orthodoxie musulmane. Doublement persécutés par le gouvernement pakistanais et des groupes religieux les qualifiant «d’hérétiques», leur volonté de «rénover» l’islam les expose à de nombreuses critiques. Au Pakistan, le rejet de ce groupe va jusqu’à l’obligation pour chaque citoyen de jurer solennellement considérer son fondateur comme un imposteur, et ses disciples comme «non-musulmans» afin d’obtenir un passeport. Au Canada, on recense quelques 25 000 membres de la communauté Ahmadiyya (selon le Vancouver Sun); et ils sont quelque peu impopulaires parmi les musulmans canadiens et américains à cause de leur prosélytisme.

Lors de la conférence tenue à McGill, le missionnaire régional en charge d’Ahmadiyya au Québec Abdul Rashid Anwar a tenu à souligner les différences fondamentales entre le sens réel du terme «califat», c’est-à-dire, un territoire sur lequel un calife exerce sa souveraineté, et son utilisation abusive par des groupes terroristes comme l’autoproclamé État islamique (EI). 

Des terroristes islamistes plutôt qu’un califat islamique 

L’État islamique, mobilisant aujourd’hui entre 20 000 et 30 000 combattants, est indéniablement une forme d’islamisme violent: leur but est d’établir un gouvernement, qu’ils nomment «califat», où leur interprétation de la loi islamique serait imposée aux habitants. Si Internet permet aujourd’hui à EI de diffuser dans le monde entier des images de terreur et de violence extrême envers des ressortissants de la coalition internationale en guerre contre elle, les premières victimes de ce mouvement sont les habitants des régions touchées par le conflit. 

La Société islamique d’Amérique du Nord y a réagi en affirmant que «les actions d’EIIL (État Islamique en Irak et au Levant) n’ont jamais été représentatives ou en accord avec les enseignements traditionnels de l’islam», ajoutant que «ce meurtre ne peut être justifié par la foi pratiquée par plus de 1,6 milliard de personnes».  

Le 29 juin dernier, l’organisation armée s’est autoproclamée «État islamique» en Irak et au Levant, revendiquant son statut de califat. Pourtant, cette souveraineté et son acceptation ne sont pas si évidentes. Si l’actuel calife Abu Bakr al-Baghdadi revendique sa filiation avec le prophète Muhammad, cette présupposée toute-puissance ne fait pas l’unanimité. 

Lors de la conférence tenue le 24 septembre à McGill, Abdul Rashid Anwar, diplômé en études religieuses comparées de l’Université Ahmadiyya, a insisté sur l’interprétation erronée de la notion de califat. Selon lui, un califat ne peut pas, par essence, être autoproclamé d’une telle façon. Représentant d’Allah et du Prophète sur terre, désigné par Dieu par l’intermédiaire des hommes, le rôle du calife se limite à poursuivre la mission du Prophète à sa disparition. De plus, une des responsabilités fondamentales d’un califat serait de ne jamais aller contre les principes fondamentaux prônés par l’islam, notamment le message de paix contenu dans son enseignement, précise-t-il. 

Les représentants d’Ahmadiyya ont alors insisté sur l’affiliation d’EI avec Al-Qaïda, ainsi que sur son caractère politique et ses ambitions impérialistes. «Leur motivation n’est pas religieuse», explique le président régional aux affaires étudiantes. 

Calife à la place du calife?

Ces affirmations à l’encontre de l’EI n’ont rien de nouveau ni de surprenant. Ce qui l’est plus cependant, c’est qu’elles sont adressées par un groupe musulman qui lui aussi se présente comme califat. 

Le statut de prophète que les membres d’Ahmadiyya attribuent au fondateur du mouvement et l’identification de leur actuel représentant à un calife sont sujets à controverse.

En effet, Ahmadiyya se décrit aujourd’hui comme un califat spirituel et pacifique, sans responsabilités administratives. «L’une des plus grandes faveurs dont jouit la communauté islamique Ahmadiyya est qu’elle a été bénie par l’institution du califat en islam», peut-on lire sur le site Internet d’Ahmaddiya. Et son fondateur Hadrat Mirza Ghulam Ahmad s’est lui-même proclamé réformateur des derniers temps en 1889, élu par Dieu pour restaurer l’islam.

Cependant, contrairement à l’État islamique, Ahmadiyya prône la «renaissance de l’islam véritable» en conquérant «les cœurs et non les territoires», se plaçant ainsi dans une posture bien plus pacifique. C’est une «communauté qui rejette catégoriquement la violence et le terrorisme de toute forme et pour toute cause» peut-on lire dans la description des croyances du groupe. «Il est du devoir des musulmans qui se prononcent pour la paix de clarifier que l’islam n’encourage jamais aucun type d’atrocité», a réaffirmé Abdul Rashid Anwar pendant la conférence.

Marquer la distinction entre Islam et État islamique au Canada.

Ahmadiyya n’est pas la seule communauté musulmane à se placer officiellement contre l’EI au Canada. En août, le Conseil canadien des imams a déclaré qu’il «condamnait catégoriquement les actions de ce groupe et ses monstrueux crimes contre l’humanité» et a appelé les musulmans canadiens à se positionner contre l’idéologie de l’EI.

 L’Association musulmane québécoise souligne quant à elle qu’il est nécessaire de réaliser qu’«une religion se doit d’être jugée pour ses enseignements et non pour ses adeptes». «Chacun d’entre nous a le devoir de s’informer sur les croyances de l’autre, au-delà des faits divers relatés par les médias et des préjugés véhiculés par ceux-ci, avant d’émettre un jugement sur une doctrine.» 

Suivant cette démarche, des campagnes ont notamment été lancées sur les réseaux sociaux, comme #NotInMyName lancé par l’Active Change Foundation. Elles ont permis, de sensibiliser l’opinion publique aux différences entre les enseignements de l’islam et son détournement à des fins violentes. 

Toutefois, cette constante nécessité d’affirmer cette différence soulève une autre problématique. Le besoin pour un grand nombre de pratiquants d’attester publiquement qu’islam et islamisme sont distincts souligne à quel point notre société associe à tort terrorisme et islam. Pourquoi chaque musulman devrait-il se justifier et affirmer publiquement sa non-adhésion à un mouvement dont il n’est ni coupable, ni solidaire? Dans une lettre ouverte publiée sur le site Internet du journal français Le Monde, Hanane Karimi, doctorante en sociologie du fait religieux, la doctorante Fatima Khemilat, la journaliste Nadia Henni-Moulai et l’étudiant-chercheur en histoire Thomas Vescoci se sont interrogés sur cette perception actuelle de la religion musulmane. Ils regrettent la couverture actuelle du conflit, où les pratiquants sont sommés de se justifier d’actes dont ils ne sont en aucun cas responsables. «Ce n’est plus aux racistes qu’il revient de lutter contre les catégorisations et les raccourcis qu’ils opèrent, mais aux «racisés» eux-mêmes de montrer plus que jamais “patte blanche”», déplorent-ils. 

L’image qu’entretient les médias des agissements d’EI se focalise en effet trop souvent sur sa dimension religieuse sans s’intéresser aux autres causes, qu’elles soient politiques, économiques ou historiques. 

La notion de califat étant sujet à controverse, n’envisager les actions d’EI qu’à travers le prisme de la religion revient à faire un raccourci dangereux, susceptible de limiter un conflit complexe à une vision manichéenne des acteurs actuellement impliqués. 

Comprendre le conflit et les causes sous-jacentes qui l’alimentent nécessite de s’émanciper des idées préconçues et simplistes.