Condamné de Gomorrhe
29 septembre 2014 - Image par Cécile Amiot
Raconter au prix d’une vie.

Quand on naît à Naples, on a peu de chances d’échapper à la grande machine de la Camorra (la mafia napolitaine). Pourtant familière, si proche, paysage d’une enfance, fascinante par la banalité de sa violence, elle est devenue le grand combat de l’Italien Roberto Saviano. Son roman Gomorra, publié en 2006, traduit dans plus de 50 pays et vendu à plus de quatre millions d’exemplaires, puis adapté au cinéma et en série télévisée, a fait office à la fois de tremplin pour sa carrière de journaliste-écrivain et d’arrêt de mort. Roberto Saviano, 35 ans, vit depuis huit ans sous la protection constante des carabinieri (la police nationale italienne), et change de domicile tous les mois.

La mafia est une organisation criminelle plus vieille que l’Italie elle-même, tellement ancrée dans la culture et la vie quotidienne qu’elle en est devenue une compagne naturelle pour certains. Une ombre pour d’autres. «Naitre, grandir, étudier […] en une terre où la criminalité peut tout faire, où elle a une emprise sur la politique et l’économie, où elle décide de la vie et de la mort des gens, impose une prise de conscience», explique Saviano en 2012. «Dans le Sud, tous, quotidiennement, s’engagent de part ou d’autre.»

Saviano, né d’une famille bourgeoise, a étudié la philosophie dans sa ville natale. Il a pu échapper aux griffes du «Système», comme il l’appelle, mais c’est loin d’être le cas de tout le monde, et il s’en rend compte. Pendant des années, investi dans sa carrière de journaliste, d’accusateur, il est partout où est la mafia; il observe, s’informe, prend note.  Gomorra est un roman, mais il est surtout le résultat d’un regard personnel sur le fléau d’une région où le taux de chômage est de 25% et où tout est pantin de la criminalité.

Saviano raconte. Il raconte que la criminalité est partout, dans tous les secteurs et que ses tentacules s’étendent bien au-delà de la Méditerranée. Il raconte les guerres des clans, les actes effroyables de violence, les mutilations, les assassinats par dizaines. Il raconte le bras de fer entre la fascination pour le pouvoir et la terreur. Il tire ses histoires d’entretiens avec différents acteurs de la Camorra. Au cours de ses recherches, il a su appréhender et comprendre le système et son fonctionnement. Dans Gomorra et dans de nombreux discours publics, il dévoile les grands dirigeants de la Camorra, accole des noms et des prénoms aux pseudonymes de ces célébrités inconnues. Plusieurs parrains ont depuis été arrêtés et condamnés.

Mais Saviano explique que ce qui a précipité sa condamnation à mort par le clan des Casalesi, ce n’est pas d’avoir contribué aux procès – la mafia est habituée aux tribunaux. Tout a dérapé quand le livre a dépassé les 100 000 exemplaires vendus: «Pour être honnête, au début, on ne pensait pas aller au delà des 5 000 ou 10 000 exemplaires au maximum», avoue le journaliste. C’est le nombre habituel pour un livre sur la mafia en Italie. Mais Gomorra a eu un impact planétaire, et c’est à partir du moment où la mafia a commencé à perdre de l’argent qu’ils se sont mis vraiment en colère.

Saviano est devenu un symbole de la lutte contre le crime organisé, cette «entreprise mondiale», comme il ne peut s’empêcher de le décrire. Loin de vouloir se taire, le journaliste continue d’écrire, de paraître à la radio, à la télévision. Ce ne sont pas les menaces de mort qui le feront arrêter de dénoncer. Et pourtant il n’est pas qu’un héros en Italie: beaucoup de ses concitoyens l’accusent de se faire de l’argent sur leur dos, et la mafia est restée un sujet tabou dans toute son ambiguïté, parce que dans le bénéfice du doute, elle permet à certains de se sortir de la misère par la dépendance.

Roberto Saviano avoue être parfois rongé par le regret de ne pas avoir su préserver une vie normale. Mais il reste aussi convaincu qu’il fallait parler, qu’il n’est jamais une erreur de vouloir faire changer les choses. «Je n’ai pas peur de mourir», confie-t-il. «Je sais qu’ils me feront payer, peut-être dans dix ans, mais je sais que ça arrivera.»