La splendide rentrée du Prospero
16 septembre 2014 - Image par GRACIEUSETÉ DU THÉÂTRE PROSPERO
«C’est fou ce qu’un regard posé sur vous peut vous ébranler.»

Au milieu d’un décor dépourvu d’artifices, Paul Van Mulder, auteur de Solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène nous livre le texte tristement poétique d’un homme qui se met à nu. Assis sur une chaise, les mains tremblantes mais le regard débordant de rancœur et criant à l’injustice, cet être aliéné dans un monde qui va trop vite nous témoigne de son quotidien.

Par hasard engagé comme acteur de peep-show (spectacles à caractère érotique ou pornogra-phique, NDLR), il nous dévoile à la manière de confessions ses mésaventures tout en nous faisant part des peurs qui l’obsèdent et de ses rêves d’un ailleurs serein. «Pourvu qu’elle m’aime», nous confie doucement cet homme plein de désirs. À à travers lui, nous, spectateurs, vivons sa première histoire d’amour avec passion mais également le déchirement et la douleur insoutenable qui s’ensuivent. Nous vivons ses efforts maladifs pour ressembler à un autre, pour paraître anonyme. À notre tour, nous nous sentons trompés, utilisés, humiliés et nous ressentons au plus profond de nous cette crise du langage, celle des individus qui se croisent mais qui ne s’arrêtent jamais. 

«C’est fou ce qu’un regard posé sur vous peut vous ébranler», nous avoue cet homme, les yeux étincelants. Exprimant dans ce texte la précarité du travail et la solitude qu’un être peut ressentir dans une ville, on trouve un homme modeste qui existe par notre regard. Un homme qui, par son vécu, a perdu tout espoir en la bonté humaine, et qui parvient à nous affirmer haut et fort «Maintenant, c’est terminé. Vous pouvez me supplier pour un peu de tendresse… j’en ai plus rien à foutre. Vous pouvez crever devant moi…» Et pourtant, malgré cette colère et cette violence qui le ronge, on ne peut s’empêcher de voir en lui une candeur et une authenticité infinie. 

À la manière du Petit Prince, il s’agit d’un homme qui cherche seulement quelque chose à apprivoiser, un ami qui assouvirait sa solitude et ne chercherait pas à tricher. On note aussi des similitudes avec le personnage d’une pièce de Bernard-Marie Koltès, La nuit juste avant les forêts, dans laquelle un homme débite un flot de paroles pour tenter, en vain, de communiquer avec autrui. Si le personnage de Saint-Exupéry a choisi un mouton, notre acteur rêve d’un grand chêne au milieu d’un jardin fleuri. Écœuré d’avoir été trompé et utilisé comme un objet, il trouve en la nature son refuge secret; plus personne ne peut lui porter atteinte. La description de son jardin, durant laquelle Paul Van Mulder hausse la voix considérablement, est sans doute un des passages les plus touchants de cette pièce. On retrouve un enfant qui s’isole dans un monde qui lui est propre: son île, au milieu de son lac, près de son chêne, au milieu d’une multitude de fleurs colorées. Enfin, il est heureux.  

On retrouve aussi en lui deux figures conflictuelles: celle du jeune adolescent, prêt à tout pour être pris en considération, et celle de l’homme qui a peur à tout moment que son corps l’abandonne. En effet, la lampe que l’acteur fait osciller devant nous dans les interludes musicaux peut nous rappeler ce phénomène du temps qui passe et qui, pourtant, ne chasse pas toutes les inquiétudes.

Lorsque la douce musique Hope There’s Someone d’Antony & The Johnsons atteint nos oreilles pour clôturer cette pièce, avec ses mots d’espoir qui flottent toujours autour de nous, on ne peut s’empêcher de vouloir crier à notre tour ce manque de tendresse que l’on rencontre quotidiennement. À travers ce texte d’une sincérité à en couper le souffle, Paul Van Mulder nous bouleverse et nous donne soif d’exister, tout simplement.