La face sombre de l’arc-en-ciel
9 septembre 2014
Projeté en clôture à Cannes, Zulu dresse un portrait sévère de l’Afrique du Sud.

Après avoir réalisé, entre autres, les deux adaptations de Largo Winch, Jérôme Salle entre sur un terrain plus politique en proposant un film policier ayant pour cadre l’Afrique du Sud post-apartheid. Deux enquêteurs — un alcoolique, grand séducteur et blanc (Orlando Bloom) et son comparse plus sérieux, noir, au passé torturé (Forest Whitaker) — cherchent une explication à un meurtre particulièrement violent. Dans la ville de Capetown une jeune étudiante blanche a été massacrée à main nue… Basé sur le livre Zulu de Caryl Férey, le scénario débute donc de manière relativement classique. Mais la force du film émerge tandis que l’enquête progresse. Car les deux protagonistes, d’abord sur les traces d’un simple tueur, vont réaliser qu’ils s’attaquent à une organisation extrêmement puissante, soutenue par un adversaire particulièrement dangereux en Afrique du Sud: le passé.

C’est en cela que Jérôme Salle réussit à faire plus qu’un film policier banal: il parvient à saisir les difficultés d’un pays encore traumatisé par l’expérience de l’apartheid. Les images montrent distinctement le fossé qui sépare noirs et blancs sur les plans économique et social. Les lieux de résidence sont un indicateur parmi d’autres: dans les «townships» (bidonvilles), peuplés d’enfants errants, vivent les noirs, tandis que les blancs sont isolés dans de luxueuses villas. L’évocation d’un événement du passé d’Ali Sokhela (Forest Whitaker), victime de la barbarie raciste durant l’apartheid, vient accentuer cette division et soulève une question sous-jacente dans tout le film: comment vivre en paix avec ses bourreaux? Comment faire pour que la réconciliation ne soit pas qu’une affaire légale mais également, pour reprendre les termes de Nelson Mandela, «un processus spirituel (…) qui ait lieu dans le cœur et dans l’esprit des individus?»

De cette division, cette incapacité à être vraiment ensemble et donc à construire ensemble, naît une insécurité gigantesque. Les victimes sont les habitants des bidonvilles,  transformés en zones de non-droit par les gangs à la tête de multiples trafics. Cette faillite de l’Etat à protéger ses citoyens s’exprime par la voix du père de la jeune fille découverte morte, mais aussi à travers l’attitude du chef d’un gang, qui semble avoir sur son territoire plus de pouvoir que la police. 

Ainsi, malgré la chute de l’apartheid et la quasi sanctification de Mandela, la nation arc- en-ciel semble bien terne dans ce film au suspense maîtrisé… Certains passages alourdissent cependant la trame, comme la relation d’Orlando Bloom avec son fils, destinée à humaniser le personnage. De plus, l’histoire est basée sur une violence extrême, qui écarte peut-être celle plus quotidienne, plus cachée, que de nombreux Sud-africains subissent. En cela le film Mon nom est Tsotsi, Oscar du meilleur film étranger en 2006, avait peut-être capturé avec plus de justesse l’état d’esprit des habitants des townships.

Des habitants tributaires d’un passé lourd semblant jeter à leur destin un mauvais sort. Le même que celui gravé dans la chair d’une des victimes de Zulu: «Bazokhala», un mot zoulou signifiant «nous les ferons pleurer».