Le bilan
1 avril 2014
Rhétorique culturelle / Chronique

Pour ma dernière chronique, je m’autorise à prendre la parole afin de faire moi-même de la rhétorique, et je tiens surtout à remercier Orelsan pour le cadre qu’il m’a inspiré. Les idées présentées ici ne sont pas celles du Délit ni de l’auteur, mais seulement une expression artistique.

Ma dernière chronique, et sans doute ce qui va être mon dernier mois à McGill, cela appelle un bilan, un adieu, des regrets, des larmes versées, et un vide complet, une sorte de satiété, d’être enfin un homme, un diplômé, excité à l’idée de partir dans le monde avec un bagage conséquent de savoir, un cv en béton, et finalement d’aborder avec la fougue de la jeunesse cet univers de possibilités qui s’ouvre à moi. Le sourire d’un vainqueur aux lèvres, je me vois déjà lançant ma toque en l’air, entouré de mes camarades, un bonheur indescriptible se répandant autour de nous dans cette sensation de toute-puissance, immortalisée par des photographes officiels, mes parents me regardant avec cet air de fierté et d’apaisement d’avoir enfin contraint leur jeune fils à accepter la norme.

Rien de tout cela ne va se produire. Je n’irai pas à ma graduation, mes parents ne me rejoindront pas, je ne porterai pas la toge des savants, je ne sourirai pas à la caméra, je n’accepterai pas la fin de mes études qui n’ont aucune valeur à mes yeux, je n’aurai aucun regret, je ne manquerai à personne, et je ne rentrerai pas dans la vie professionnelle, je n’accepterai pas ce déclin du cerveau de celui qui se soumet à rentrer dans la vie active car je ne considère pas que ma vie d’avant ait été passive, je n’accepterai pas le train-train de l’homme qui travaille, je ne fonderai pas une famille avec une jeune fille que j’ai rencontré à l’université et qui partage donc avec moi cette envie d’apprendre, je ne mettrai pas comme statut Facebook «a fini McGill», mais je tiens tout de même à une chose. Faire mes adieux.

Adieu à McGill, une université d’accueil pour Américains enfermés dans leur culture [censurée], qu’ils répandent dans le monde pour mieux nous enfoncer dans la médiocrité. Adieu aux sciences politiques, à force de tout vouloir expliquer elles ne font que se répéter, adieu à la littérature, à être étudiée elle perd tout ce qui fait sa spécificité, de mon seul plaisir solitaire, elle a fait une galère. Adieu aux «espaces sécuritaires», à tous nous protéger, ils ne font que nous infantiliser. Adieu à l’AÉFA et à l’AÉUM, cette bande d’étudiants dont tout le monde se fout, dont l’unique accomplissement est de bourrer la gueule à des premières années afin de donner le ton au reste de leurs études à l’université. Adieu à la beuh, cette drogue banalisée, qui a fait de mes amis des morts-vivants incapables de se bouger, qui bloque les sentiments en faisant de nous des moutons qui acceptent de se ranger; sans elle, la médiocrité de nos vies nous ferait nous suicider. Adieu à la musique, la joie de nos vies, qu’on a transformé en excuse pour se droguer, pour apprécier la minimale on a tous besoin de prendre de la MD. Adieu aux boîtes de nuit, ces lieux qui puent la pisse, à sortir pour choper on s’abaisse à n’être que des animaux déchaînés. Adieu à tous ces morceaux de viande périmés, ces coups d’un soir, mal habillés, à peine douchés, qui pensent se respecter en faisant de leur pulsions sexuelles une source de fierté. Adieu à tous ces étudiants qui pensent qu’être heureux c’est de se réveiller avec mal à la tête et une capote usagée. Adieu à tous ces couples avec une date de péremption, ceux que la fin des études va séparer, vous avez gâchésvotre jeunesse à vous aimer.

Adieu à tous les profs que j’ai déjà oublié, qui enseignent sans passion, et qui ensuite notent notre participation. Adieux aux profs de théorie politique, lire Platon suffit à vous donner la trique. Adieu aux profs qui ont cru en moi, peu nombreux, la déception se lit dans vos yeux. Adieu à celui qui cache son manque de talent dans un besoin d’affects déplacés, adieu au vieillard diminué, dont l’unique rôle est de nous dégoûter d’apprendre avant même d’avoir commencé. Adieu à tous ces étudiants qui participent en classe, penser à eux me donne la chiasse. Adieu à ceux qui font toujours les mêmes rapprochements sur le féminisme ou leurs religions de prostrés, à force de n’avoir rien à dire, ils s’inventent des personnalités. Adieu aux étudiants engagés, leur vie n’est qu’ironie, ils ont besoin de trouver hors de l’université une excuse à leurs études mal choisies. Adieu à ces étudiants qui ont passé tous leurs cours sur 9gag, continuez sur cette voie, votre vie ne changera pas tant que ça. Adieu à tous ceux qui m’ont connu, vous m’avez mérité, continuez à penser que je suis un inadapté si ça peut vous rassurer. Adieu à mon coloc qui a finalement craqué, je suis content que ça ce soit mal terminé.

Voilà, c’était Suicide Social version McGill, une vidéo suivra, bon premier avril à tous!