Publications étudiantes
24 mars 2014
Rhétorique culturelle / Chronique

Un peu de répit pour les enseignants cette semaine, j’ai réalisé après un bref séjour dans un de leurs bureaux toute la pénibilité du métier, et, tenant à mon diplôme, je m’excuse donc de l’étendue de ma faiblesse et espère que je perdrai au moins quelques amis pour compenser. 

Ces derniers mois ou années, de nombreux journaux étudiants ont fleuri aux alentours de McGill, probablement grâce à la découverte de l’Internet mais aussi et plus certainement grâce à la vibe rétro de la publication, cet amour que l’on a pour les choses en train de disparaître, ou plutôt par ce besoin d’avoir quelque chose dans son C.V. vu l’absence d’ambition et d’intérêt qu’ont ces publications, pour la plupart en ligne, sans support papier, ne requérant aucun engagement, aucun travail d’édition et finalement rien de ce qui fait véritablement l’expérience journalistique du travailler-ensemble. Tout peut être fait depuis chez soi, et tant mieux d’ailleurs, car au moins ces gens n’ont pas à se supporter. Croyez-moi cela serait un vrai travail, une vraie expérience à mettre sur son C.V., avoir réussi à tolérer la prétention et la suffisance de ses collègues à telle ou telle publication en ligne existant actuellement, et dont la visibilité se limite à l’organisation de soirées destinées à abrutir assez l’esprit des invités pour qu’ils soient enfin à même d’apprécier leurs articles.

Par exemple, ces publications proposent souvent aux étudiants de publier leurs essais écrits pour des cours, avec comme condition qu’ils aient obtenu une note minimale. En effet, engagement étudiant et accepter comme jugement qualitatif la note donnée par le professeur (ou plus réalistement par l’assistant de cours), vont de paire. C’est clair, respecter les consignes et écrire ce que l’on attend de nous est un indicateur infaillible de la qualité d’une pensée, et donc de sa légitimité à être publiée. Non seulement l’étudiant est prêt à respecter ces consignes pour obtenir la note qu’il désire, mais en plus il revendique cet abaissement en se faisant publier dans un des innombrables journaux des facultés en sciences humaines ou établis par des étudiants en sciences humaines. La publication étudiante accepte d’être étudiante, ce qui revient à dire qu’elle accepte d’être dans la norme universitaire, celle du travail récompensé, de la pensée bridée et donc de l’envie de plaire, alimentant le besoin de se mettre à genoux devant les institutions de l’étudiant lambda.

Parler de ces publications est déjà une consécration de leur existence, or, il faut nier cette existence jusque dans ses fondements. Accepter la norme et par là prolonger la norme, ce n’est pas exister mais seulement pérenniser des institutions destinées à nous satisfaire de notre propre médiocrité. Oui, l’étudiant qui travaille pour avoir une bonne note n’est pas blâmable car il évolue dans une logique de rentabilisation de son apprentissage c’est bien connu, mais lorsque ce qui devraient être ses supports d’expression se font les miroirs des pratiques universitaires, il y a un problème.

Évidemment, on dira qu’il existe à McGill des journaux papiers respectables, l’un est même de langue française et son indépendance est soi-disant garantie, mais c’est plus un programme de formation journalistique qu’une tribune efficace. Le mode d’expression dans un journal se doit d’être une alternative libératrice aux contraintes universitaires, et donc également libre des problèmes humains qui prévalent dans ce genre de milieux. Tout comme les meilleurs professeurs se doivent de faire abstraction de l’élève lorsqu’ils jugent une composition, les meilleures publications doivent être régies par une équipe qui sait faire abstraction de ses sentiments propres pour garantir son intégrité et offrir ainsi aux étudiants cette possibilité d’expression. La mainmise d’un petit groupe d’amis sur ce genre de publication, comme c’est toujours le cas, souligne un problème structural qu’il est impossible de résoudre.

Mais oui, descendons dans la rue pour protester contre je-ne-sais-quelle action du gouvernement et continuons à vivre dans la régulation totale de notre capacité d’expression, passons notre jeunesse à genoux, on a tout le reste de notre existence pour apprendre à ramper.