L’heure de vérité
18 mars 2014 - Image par Luce Engérant
Des commissions pour un devoir de mémoire.

L’Institut d’étude du développement international de l’Université McGill (IEDI) a organisé, les 13 et 14 mars derniers, un ensemble de conférences visant à discuter l’importance des commissions de vérité et de réconciliation (CVR) dans le processus d’acceptation des «atrocités du passé». Pendant ces deux jours, de nombreux intervenants internationaux étaient présents pour partager leur histoire. Pas moins d’une dizaine de nationalités étaient représentées dans le but de comparer l’approche de chacun des pays dans la création des CVR.

Comment tourner la page après une dictature, un génocide ou un massacre? C’est en Argentine que la première commission est née en 1983. Cette année marque la fin d’une dictature sanglante pour le pays. La junte militaire au pouvoir depuis 1976 avait progressivement installé un climat de terreur. En effet, la violation constante des droits humains régnait en maître, et le nombre de «disparus» augmentait au fil de la durée de la répression. La création de la commission CONADEP permet d’assouvir un désir de justice pour les nombreuses familles des victimes.  Le slogan «Nunca Mas» [plus jamais, ndlr] témoigne de la volonté de tourner la page afin de créer de nouvelles bases saines pour la démocratie instaurée suite au régime autoritaire. La commission avait comme but d’ouvrir une enquête sur les actions de l’État pendant la dictature afin de rendre tout cela public. Depuis le début des années 1980, les CVR se sont multipliées dans de nombreux pays du monde. On estime que plus d’une trentaine ont été créées ces trente dernières années.

Les compte-rendus de ces commissions jouent un rôle clef dans le processus d’acceptation du passé. En entretien avec Le Délit, Maximiliano Gomez, étudiant argentin en sciences politiques à l’Université catholique de La Plata (UCALP), dans la province de Buenos Aires, explique que «le rapport CONADEP occupe une place très importante dans nos vies, nous l’étudions dès le lycée et c’est d’ailleurs le premier livre que m’a offert mon père». Selon lui, le pays serait aujourd’hui très différent si ce rapport n’avait pas existé, car il a permis d’officialiser la disparition de milliers de jeunes. Le fait d’être au courant de ce qui s’est passé a aidé à reconstruire le pays sans reproduire les erreurs du passé. «Aujourd’hui une nouvelle dictature semble inenvisageable. L’Argentine est un pays jeune, qui a fait des erreurs, mais notre politique actuelle cherche à donner une voix à tous les citoyens, pour que personne ne soit laissé de côté comme dans le passé», affirme Maximiliano.

Malheureusement, ces commissions ne sont pas pour autant une solution miracle. Lors de l’une des conférences sur la société civile, Leah Armstrong, présidente de l’organisation non gouvernementale «Reconciliation Australia» a expliqué que, dans le cas de l’Australie, l’existence d’une commission de ce type n’est pas suffisante. Une vraie réconciliation entre le peuple autochtone et l’État est loin d’être acquise. Elle n’est pas envisageable tant que les minorités ethniques n’ont pas accès à une égalité des chances totale dans un contexte où la culture et la spécificité de chaque peuple est reconnue et comprise par tous. La réconciliation est donc impossible tant qu’une relation de domination basée sur des dynamiques colonialistes persiste.

État canadien et autochtones

La Commission de vérité et réconciliation du Canada, créée en octobre 2008, enquête sur la violation des droits de l’homme dans les pensionnats autochtones (dont le dernier a été fermé en 1996). Le but est de lever le voile sur les atrocités commises pendant plusieurs siècles loin du regard de tous. Encore une fois, comme c’est le cas en Australie, la création de la commission ne permet en aucun cas de tourner la page complètement. En entretien avec Le Délit, Sydney, étudiante de McGill en développement international, explique qu’«ici, au Québec, nous avons beaucoup d’histoire avec les Premières nations. La commission existe, certes, mais on n’en entend jamais parler dans les nouvelles ou en cours. Ce serait vraiment important qu’on en parle beaucoup plus, surtout dans un contexte universitaire comme celui-ci».

Ce qu’ont montré ces deux jours de conférences, c’est qu’il est très difficile de tourner la page sur un passé difficile. Les commissions de vérité et de réconciliation, bien qu’imparfaites, ont permis à de nombreux pays de se reconstruire dans une démarche de justice et d’acceptation de la responsabilité de l’État. Cependant, dans des pays comme le Canada ou l’Australie où la colonisation a établi des rapports de domination encore très présents aujourd’hui, ces commissions ne sont qu’un maillon de la chaîne, et ne sont en aucun cas suffisantes pour changer à elles seules la réalité du présent.