Bertrand Tavernier, rencontre improbable
15 mars 2014
Le Délit a rencontré par hasard le réalisateur français Bertrand Tavernier, de passage au Québec pour la promotion de son dernier film Quai d’Orsay

Jeudi dernier, au détour d’une salle de cinéma, Le Délit a rencontré par hasard le réalisateur français Bertrand Tavernier, de passage au Québec pour la promotion de son dernier film Quai d’Orsay, lequel retrace les aventures d’un jeune chargé de langage d’un ministre des Affaires étrangères français alors qu’une crise similaire à celle de l’Irak chamboule la diplomatie internationale. La filmographie de Tavernier, pour le moins extensive, serait trop longue à présenter. Avec plus d’une quarantaine de films a son actif, dont les excellents Dimanche à la campagneDans la brume électrique ou L’Horloger de Saint-Paul, Bertrand Tavernier  pilier du cinéma français  a bien voulu répondre aux questions improvisées du Délit.

 

Le Délit: Cette rencontre est vraiment inopinée, puisque je suis en train de lire ce livre de Pierre Encrevé, intitulé Conversations sur la langue française et à la question «Quelle est la dernière fois dans l’histoire où le français a été entendu de manière universelle?», Pierre Encrevé répond, je cite:

«C’est très proche: aux Nations unies en janvier 2003, quand Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, faisait entendre en français la voix de l’universel sur le refus de la guerre, excepté comme ultima ratio, avec en arrière-plan le projet de paix perpétuelle cher aux Lumières. Applaudi dans la salle, écouté dans le monde entier, il réinscrivait ce jour-là la langue française dans son image enviable de langue parlant pour tous les hommes et non pas d’abord pour la ou les nations où elle est établie.» 

Bertrand Tavernier: Ah oui! Je trouve que c’est une très bonne description. Moi c’est ce que j’ai ressenti quand j’ai entendu ce discours. C’est tout à fait juste!

 

LD: Est-ce que ce discours, avant même d’avoir eu la bande dessinée Quai d’Orsay entre les mains, vous avait appelé, poussé à monter un projet?

BT: Ce discours m’avait marqué puis je l’avais oublié, et c’est en lisant le premier tome de la bande-dessinée Quai d’Orsay, où il n’y a pas ce fameux discours, que j’ai voulu l’adapter.

Et d’ailleurs dans ma tête c’était vague, je me disais «le discours de l’ONU», ce qui est faux, car il s’agit du discours prononcé devant le Conseil de sécurité, ce qui n’est pas la même chose, il est beaucoup plus restreint que celui devant l’Assemblée générale.

Les auteurs m’ont ensuite dit que le discours serait dans le second tome, j’ai répondu: «peu importe, moi je veux juste ça, je voudrais adapter le premier tome, avec le discours.»

Pour moi c’était capital, avant même de commencer à travailler sur le scénario, je savais que j’avais ça comme fin de film.

 

LD: Comment s’est déroulée la rencontre avec Antonin Baudry, le scénariste de la bande-dessinée?

BT: Il y a d’abord eu une première rencontre à New York où je devais le convaincre d’accepter les droits et la manière dont je voyais sa bande dessinée. Mon idée d’adaptation devait aussi lui convenir. Ensuite, on s’est revus pendant les discussions sur les droits d’achats avec Dargaud. C’est moi qui ai acheté les droits avec ma société et après je suis allé voir Pathé, une fois qu’on avait l’accord avec les auteurs et les droits de la BD. Enfin, quand on a commencé à travailler avec lui et Christophe Blain (le dessinateur de la BD) ça a été idyllique! Je ne me souviens pas d’un désaccord ou d’un problème sur le scénario, la seule mésentente qu’on a eue concernait la musique. Je n’avais pas envie de mettre du Metallica…

 

LD: Parce que le héros écoute, en effet, beaucoup de Metallica dans cette BD…

BT: Et moi j’aime pas Metallica! J’ai une culture différente alors on a essayé avec du Led Zeppelin. Tout d’abord la musique de Metallica ne m’est pas très sympathique  et puis j’avais vu que récemment ils s’étaient conduits de manière assez étrange, en vendant leurs droits à des dictateurs. En dehors de ça, je pense surtout que c’était une musique qui était difficile à mixer sur du dialogue. C’est un son qui phagocyte un peu la voix humaine et j’aimais mieux le style Led Zeppelin, plus inventif musicalement. Mais les droits étaient tellement chers qu’on s’est dit «fabriquons un truc!» J’ai donc contacté Bertrand Burgalat, un musicien très doué, une espèce de musicien prodige qui a décidé de revenir à un rock tout à fait acoustique. Il a pris un chanteur qui avait été une star en France, Joël Dayde, celui qui chantait «Mamy Blue», un tube à l’époque. Tout ça pour dire que le seul désaccord, ça a été sur Metallica! Je pense désormais avoir une bonne oreille pour savoir ce qui va, ce qui colle avec une comédie. En l’occurrence, un Metallica dans les scènes de l’appartement les auraient rendues lourdes.

 

LD: Y a-t-il eu un moment particulièrement bon ou mauvais durant ce tournage?

BT: Il y a eu un moment entre Niels Arestrup et François Perrot qui a été un moment de bénédiction. François Perrot, qui fait le père du Ministre, m’avait foutu la trouille en arrivant de très mauvaise humeur et en disant qu’il ne voulait pas faire le film. Cependant, dès qu’on s’est mis à tourner, il a été complètement génial! Et il me proposait des choses différentes à chaque prise! Donc j’en ai fait pas mal, parce qu’en plus, il faisait des fautes de raccord, parfois il oubliait son chapeau ou sa canne. Je disais à Niels: «je suis désolé, je m’excuse, on reprend, il faut que je puisse passer de l’une à l’autre.» Et il m’a répondu: «mais moi je suis au spectacle! Je pense que François Perrot est le plus grand acteur français!»

Et puis les scènes avec Thierry Lhermitte; ses répliques avec Raphaël Personnaz; tous les moments avec Anaïs Demoustier, c’était un bonheur absolu. Je pense que c’est une actrice de génie, elle transformait tout! On lui donnait un petit truc. Paf! Elle en faisait quelque chose de formidable.

 

LD: Vous êtes content, j’imagine, pour la récompense de Niels aux Césars.

BT: Bien sûr. J’ai trouvé étrange que Thierry n’ai pas eu une nomination, mais je suis tellement rompu aux errements de ce genre de récompenses… Je pense qu’il y a beaucoup de gens dans la profession qui ne voient pas les choses qui sont réellement créatrices. Ils s’arrêtent à des apparences. Que Robert Redford n’ait pas eu de nomination pour All is lost est sidérant. Je ne dis pas qu’il gagne, mais ne pas être nominé, tout de même! Et que l’on donne l’Oscar à Cate Blanchett qui fait un numéro d’actrice, un truc ultra facile, un numéro d’hystérique… Ce que font Amy Adams, Jennifer Lawrence, en revanche, est beaucoup plus sur le fil du rasoir. Et puis Reese Witsherpoon, elle était prodigieuse dans Mud où elle tenait un rôle secondaire.

Donc j’ai été un peu triste, je pense que Thierry est tellement exceptionnel qu’il méritait une nomination, mais bon, j’ai moi-même eu le César de la musique avec Autour de minuit (1986) alors qu’il y avait très peu de musique originale (rires), donc je me dis que les gens ne savent pas! Alors que Philippe Sarde, quand il fait une partition comme celle de la Princesse de Montpensier (2010), il ne l’a pas et ça va à quelqu’un qui a fait douze notes!

 

LD: C’est vrai que ce sont des codes difficiles à déchiffrer, surtout quand on n’est pas du milieu!

BT: Surtout quand on demande à des gens de s’exprimer sur des sujets qu’ils ne connaissent pas! Pour les décors, si vous faites un film historique, comme disait Alexandre Trauner, «si je fais un film qui se passe à Versailles, je suis sûr de remporter le César! Et pourtant moi je leur ai mis des tabourets, les gens récompensent Mansard mais pas moi! Le travail le plus créatif pour un décorateur –là où on va voir s’il a du talent–, c’est quand il doit construire une chambre d’hôtel anonyme». C’est ça qui est le plus difficile.

 

LD: Est-ce que vous avez des idées arrêtées sur vos prochains projets?

BT: Non, je voudrais faire un documentaire sur le cinéma français, un film personnel. Mon point de vue sur ce que j’ai connu du cinéma français, les gens que j’ai croisé, les trucs qui m’ont amusé. Ce serait un film un peu ludique, pas du tout universitaire. Par exemple, je sais qu’il y a un épisode où je voudrais parler d’un film qui s’appelle Les Mémoires de la vache Yollande (1951), qui est un titre qui m’a intrigué il y a quarante ans et qui m’intrigue encore aujourd’hui, au point de me demander comment est-ce que des gens ont pu se réunir autour d’une table et se dire «Les mémoires de la vache Yollande, putain ça va marcher!». Donc je voudrais montrer une minute et demie de ces Mémoires de la vache Yollande, comme ça ma curiosité sera comblée et je pourrai enchaîner en disant que le cinéma français a été riche en nanars, en films extravagants. Il y a pleins de films comme ça avec des répliques idiotes et je voudrais faire un florilège de celles-ci. C’est contre ce corpus de films, de vaudevilles militaires comme Debout là-dedans! (1935) ou J’arrose mes gallons (1936), qu’il y avait des cinéastes comme Julien Duvivier qui essayaient de faire La Belle Équipe (1936) ou Pépé le Moko (1937), ils devaient se battre contre cette masse de films imbéciles. Il y avait une dictature de l’imbécillité qui était quand même très formidable!

 

LD: Peut-on dire qu’elle est toujours présente, cette dictature de l’imbécillité?

BT: Toujours! Le cinéma a toujours été une bataille, comme n’importe quoi dans l’art d’ailleurs! C’est valable dans les bouquins comme dans la musique. C’est une bataille entre – je ne dirais pas du tout le commerce et l’artistique, parce qu’il y a des œuvres commerciales qui sont admirablement artistiques, c’est idiot de dire que c’est une bataille entre le cinéma d’auteur et le cinéma commercial. C’est une bataille entre l’intelligence et la bêtise, entre des gens qui n’ont pas d’exigence et des gens qui en ont. Une bataille entre des gens qui ont une idée forte du public, qui pensent que celui-ci est relativement intelligent, et les autres.

 

LD: Alors vous êtes ici en tournée au Québec, est-ce que vous pourriez nous dire un mot sur sa production cinématographique?

BT: Dallas Buyer’s Club est un film très intéressant! Vallée est un cinéaste qui a beaucoup de talent. J’ai bien aimé Crazy (2005), un tout petit peu moins Café de Flore (2011) mais il y a plein de cinéastes qui ont du talent ici! J’avais aimé certains films de Philippe Falardeau, La Moitié gauche du frigo (2000); Louis Bélanger et Gaz Bar Blues (2003); Post mortem (2000); il y a une vraie force dans le cinéma québécois, dans ses acteurs. Il y a eu des cinéastes comme Denys Arcand, à une autre époque Gilles Carles, mais pleins d’autres! Claude Jutra et Mon oncle Antoine (1971); Francis Mankiewicz; je pense que le plus beau film québécois c’est peut-être Les Bons Débarras (1980). C’est un cinéma qui arrive à survivre, à avoir une vitalité. Il y a des moments où des gens et des institutions mettent en péril la machine. Quand il y avait des politicards à la tête de la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles) ou Radio-Canada –des gens qui ne sont pas pour le cinéma mais pour garder leurs postes– je pense que cela faisait souffrir le cinéma québécois. Il y a eu heureusement des changements et tout d’un coup ils sortent de bons films et on découvre des réalisateurs qui ont du talent. Il y en a qui ne tiennent pas, comme Lauzon, qui est mort trop tôt, mais c’est un cinéma que je suis.

 

LD: Selon vous quelle posture devrait adopter un réalisateur français aujourd’hui?

BT: Il doit faire ce qu’il a envie de faire sans se préoccuper de la mode. Il doit tenir compte des problèmes qu’il affronte, savoir qu’il y a un public qu’il faut arriver à dompter, un public impatient, souvent ignorant, il faut en tenir compte, il faut savoir tout cela. Il faut se dire: «si j’ose ça, qu’est-ce que je leur donne comme dessert? Comment est-ce que je peux les avoir, sans faire de compromis?»  Mais ce n’est pas une posture, il faut être soi-même.

 

LD: Je voulais plutôt aller vers «Comment être réalisateur en 2014?» pour être franc…

BT: Comment être réalisateur? C’est d’abord avoir des projets qui sachent parler du monde. L’autre chose c’est de vraiment prendre son temps et travailler sur les scénarios. Travailler, travailler! On s’aperçoit qu’il y a des films qui n’aboutissent pas parce qu’il y a eu une certaine fainéantise dans le scénario. Moi je crois qui si j’ai une force, et Dieu sait si j’ai une grande liberté au tournage, c’est que je fais un très long travail sur le scénario. Il ne s’agit pas de «verrouiller» un scénario, un scénario doit laisser au contraire une liberté de ton, qui ne soit pas dominé par l’intrigue, mais il y a des moments où on se dit: «mais si les gens avaient travaillé trois semaines de plus ils auraient pu resserrer certaines choses, ne pas faire une scène explicative, éviter une voix off.» Je trouve que c’est le manque de travail sur le scénario qui est le plus frappant dans certains films.