«Sésame, ferme-là!»
10 mars 2014
Les oubliés de la littérature / Chronique

Je triche un peu. L’écrivain qui m’intéresse aujourd’hui n’est pas un oublié de la littérature française, mais un ignoré. Je n’ose prononcer son nom dans les colonnes de ce respectable journal, de peur de voir ma chronique de cette semaine censurée. Comme il le dit lui-même, «[son] nom est un gros mot, […] c’est l’Anti-Sésame. “Sésame, ferme-là!”»

Je peux me permettre le rapprochement, son destin littéraire est semblable à celui de Lucien Rebatet, qu’il admire par ailleurs, et qui a fait l’objet d’une chronique antérieure, comme le lecteur assidu et attentif de ma petite série aura remarqué. Leur première publication a fait scandale –Rebatet a posteriori, dans le camp des perdants, Nabe dans le feu de l’actualité, en pestiféré. Nabe? Mince, je n’ai pas résisté, excusez-moi l’injure, il aurait été difficile de me taire.

Marc-Édouard N***, donc, le plus grand ignoré de la littérature française! Je ne vous parle pas d’un obscur écrivain tapi dans sa tanière qui range ses manuscrits dans un tiroir. Je retiens un sens particulier du verbe «ignorer», c’est «mépriser quelqu’un, ne pas y faire attention». Pourtant il en fait du bruit, le petit Marc-Édouard, trop peut-être, beaucoup trop.

Tout commence par un scandale dont on a parlé ad nauseam, et je vais en rajouter une couche. Je brode. On est en 1985. Marc-Édouard Nabe est invité sur le plateau d’Apostrophes, l’émission littéraire de Bernard Pivot, pour présenter son premier livre, Au régal des vermines, un pamphlet qui incarne parfaitement le thème de l’émission du jour, «Les mauvais sentiments». Dès l’introduction, les rires condescendants et moqueurs des invités se font entendre, les propos du jeune Nabe sont vites tournés en dérision. Un faux télégramme d’un cadre du Front National est lu en direct, félicitant l’invitation de Nabe, assurément envoyé par un coquin cherchant à décrédibiliser notre jeune écrivain, qualifié de toutes parts d’antisémite. Bref, il se met tout le plateau à dos, voit son livre se faire descendre par des confrères ayant à peine lu les premières pages, retenant deux-trois passages choquants, passant à côté de l’ironie majuscule de ce premier cri littéraire. En prime, Nabe se fait tabasser après l’émission par Georges-Marc Bénamou, à l’époque président de SOS Racisme, et se fait traîner en justice par la LICRA. Avouez que ça fait beaucoup pour un seul livre.

Et depuis, les jugements de la doxa sur Nabe suivent la même ligne: sans avoir lu une seule de ses pages, le plus clair de la sphère médiatico-culturelle juge son œuvre en la rapprochant, dans les thèses, aux écrits de Rebatet, aux pamphlets de Céline, au Journal de Léon Bloy, bref en faisant passer Nabe pour un fasciste, au sens nébuleusement politique du terme.

Nabe est assurément fasciste, mais un fasciste artistique, qui se rapproche dans sa conception du surhomme nietzschéen. Nabe est un illuminé qui aveugle le troupeau de sa lumière, qui sème ses suiveurs pour paraître seul dans sa mystique, bien entouré par certains génies de la littérature, du jazz, qu’il admire. C’est un diariste de premier rang, un rieur, un poète-mage, une plume de génie dédaigné par l’actualité culturelle, mais que l’éternité artistique retiendra peut-être. On pourrait poursuivre le panégyrique sur des pages entières, mais je dépasse déjà sur mon allocation de cinq cents mots. Je voudrais laisser la conclusion à Marc-Édouard Nabe, auteur d’un des plus beaux zeugmas de la littérature française: «J’ai couru à la première librairie, je suis tombé sur le Journal de Léon Bloy et à la renverse, pour le restant de l’éternité.»