Liaisons dangereuses
25 février 2014 - Image par Solène Jarry
LiNK McGill projette «Camp 14» au Pavillon Bronfman.

Jusqu’à présent, Shin Dong-Hyuk est la seule personne à être parvenue à s’échapper d’un camp de travail nord-coréen. Dans le documentaire «Camp 14: Total Control Zone», présenté à McGill le jeudi 20 février par Liberty in North Korea McGill (LiNK McGill) et l’Association des étudiants en études est-asiatiques, Shin revient sur son histoire, sa naissance dans le camp de travail et la rudesse d’une (sur)vie où les prisonniers sont maintenus à la limite de la famine et de l’épuisement. L’endoctrinement est tel qu’il détruit les liens sociaux et affectifs, et la méfiance et l’obéissance vont jusqu’à pousser Shin, alors adolescent, à dénoncer les projets de fuite de sa mère et de son frère ainé, qui seront abattus sous ses yeux. Ce n’est que par sa rencontre avec un nouveau prisonnier, un homme plus âgé qui a connu la vie à l’extérieur du camp, que Shin aura à son tour envie de s’échapper pour pouvoir goûter à un bon poulet au barbecue. Il parviendra à franchir la barrière électrique de justesse, en s’aidant du corps du vieil homme qui meurt électrocuté. Shin erre quelques semaines avant de franchir la frontière sino-coréenne en traversant le fleuve Tumen –«c’était possible à l’époque, maintenant ça ne l’est plus», dit-il dans le documentaire– et d’être découvert par un journaliste qui comprend la nécessité de faire connaître son histoire au grand public.

«Camp 14» alterne avec justesse les récits de Shin, des images des conférences qu’il donne après son évasion et des dessins qui parviennent à donner une dimension poétique à la dureté du propos. Chose intéressante, le documentaire donne aussi la parole à deux anciens gardes de camp, qui se sont également enfuis et réfugiés en Corée du Sud. Ils évoquent la torture et l’embrigadement dans lequel eux-mêmes sont pris, et la juxtaposition de leurs témoignages avec ceux de Shin donne un point de vue complet et un éclairage poignant sur la situation des camps de travail nord-coréens. Il y aurait encore cinq grands camps en Corée du Nord; entre 150 000 et 200 000 travailleurs forcés emprisonnés pour des raisons politiques y seraient détenus. Un sixième camp aurait été fermé il y a peu –tous les travailleurs seraient morts de faim.

LiNK à McGill

LiNK McGill est une branche de Liberty in North Korea, une organisation non gouvernementale (ONG) créée en 2004 qui s’occupe d’aider les réfugiés nord-coréens et d’informer la communauté internationale sur la situation humanitaire en Corée du Nord. Matt, étudiant en développement international et vice-président aux affaires externes de LiNK McGill, explique en entrevue avec Le Délit le fonctionnement de son association et ses liens avec la «maison mère»: «je suis très intéressé par la Corée du Nord, et je voulais savoir ce que je pouvais faire pour aider LiNK, à mon échelle. Je leur ai envoyé un courriel, et ils m’ont mis en relation avec d’autres étudiants de McGill, qui voulaient eux aussi faire partie de l’association. C’est ainsi que LiNK McGill est né.» L’association a été créée en novembre dernier, et la projection de «Camp 14» est leur deuxième événement, après une assemblée générale qui a rassemblé une vingtaine de membres en janvier. Leur but premier est de donner une visibilité à LiNK, à la fois sur le campus de l’université et dans la métropole montréalaise. À long terme, la branche mcgilloise compte aussi essayer de lever des fonds qui seront directement transmis à l’ONG. En effet, l’aide aux réfugiés nord-coréens, qui se retrouvent souvent en Chine, perdus et sans argent, ainsi que leur extraction coûtent extrêmement cher, que ce soit pour les déplacements, l’hébergement, ou encore les procédures de passage des frontières et l’obtention des visas. «Nous voulons apporter un soutien financier à LiNK, et informer les gens sur la situation humanitaire en Corée du Nord», poursuit Matt.

L’humain d’abord 

LiNK et LiNK McGill essayent de donner à la population de nouvelles informations sur la Corée du Nord, et tentent de s’éloigner de l’image traditionnellement véhiculée par les médias, dans lesquels les problèmes de la situation nord-coréenne sont presque toujours d’ordre politique, et rarement sociaux. «Les gens s’intéressent plus aux problèmes politiques et au danger que représentent Pyongyang et Kim Jong-un», déplore Matt en entrevue avec Le Délit. «Ce que nous voulons, c’est aussi qu’on s’intéresse au peuple nord-coréen, non seulement aux milliers de prisonniers enfermés dans les camps, mais aussi au reste de la population, qui subit chaque jour la dureté du régime».

Tout cela dans le but de pouvoir, un jour, assister à l’ouverture des frontières et au démantèlement de ce pseudo régime communiste fortement dégradé. En effet, le souhait des réfugiés nord-coréens c’est aussi de pouvoir rentrer chez eux, mais un «chez eux» qui serait ouvert et respectueux des libertés individuelles et des droits humains. «Si le camp était détruit, je voudrais pouvoir retourner vivre là-bas», déclare Shin à la fin de «Camp 14». «Je cultiverai les champs, là où je suis né».