Montréal et son orchestre
18 février 2014
La SAT présente Harmonielehre avec l’OSM dans son dôme immersif.

Malgré une vingtaine de minutes de retard, Kent Nagano, le chef  de l’Orchestre symphonique de Montréal, fut accueilli dans un silence admiratif, drapé d’une sorte d’aura, par les journalistes venus nombreux à la Société des Arts Technologiques (SAT) pour la première de  Harmonielehre avec l’OSM lundi dernier. Cette production inédite est le fruit d’une collaboration entre la SAT, l’OSM, ainsi que la maison de production Fig55, avec pour objectif de mettre en image dans le dôme immersif de la SAT la pièce Harmonielehre du compositeur américain John Coolidge Adams, composée en 1985 et enregistrée il y a peu par l’OSM sous la direction de Maestro Nagano. D’abord «sceptique» à l’idée d’imposer des images à cette musique minimaliste inspirée du dodécaphonisme de Schoenberg –préférant laisser libre cours à la force suggestive de la musique sans avoir recours à un autre sens–  Nagano s’est laissé séduire par le travail de ceux qu’il appelle des «poètes de la technologie», faisant référence aux vidéastes spécialisés en animation immersive de la SAT.

Au cours de la production, Nagano insistait en tant que conseiller musical pour que les images projetées se situent dans un espace imaginaire, sans lien avec quelque espèce de réalité. Si la projection commence au cœur de l’orchestre, installé dans la nouvelle salle de la Maison symphonique –pour inscrire la pièce dans sa matérialité– très vite, les images perdent leur ancrage concret et c’est une succession de figures elliptiques et d’équations mathématiques qui nous entourent. Organisée en trois tableaux, «Liberation», «Spiritual Sickness» et «Grace», la pièce a une cohérence narrative qui reflète la démarche musicale de John Adams, alors en phase de writer’s block. Harmonielehre est en quelque sorte le retour à la musique pour le compositeur, d’où cette gradation dans l’œuvre, et ces différentes phases, la libération par l’inspiration, le désert de la création besogneuse, et la grâce de l’œuvre accomplie. Notons l’excellent second tableau, créé par Johnny Ranger (déjà à l’affiche à la SAT l’année dernière avec son moyen-métrage surréaliste Six Mil Antennas dont Le Délit avait fait la couverture dans son édition du 12 novembre 2013) dans lequel les images donnent une valeur ajoutée à la suggestion de la musique, selon le souhait de Nagano.

Les doutes initiaux de Maestro Nagano, à savoir l’obstruction de l’imagination par les images en mouvement, étaient fondés, et ce n’est pas évident que la pièce de John Adams gagne à être mise en images. Si l’invité vedette, encore et toujours Nagano, s’est dit «très content» du résultat, la réaction de la presse n’a pas été aussi enthousiaste. Peut-être est-ce dû au dilettantisme des journalistes, qui ne se rendent pas à ce genre d’événement en musicologues avisés. Il faut noter néanmoins un certain enthousiasme, une curiosité sensorielle et intellectuelle face à une œuvre doublement avant-gardiste qui se frotte, à travers le contact du public, aux conceptions élitistes de la musique contemporaine. Bien loin de revendiquer une aristocratie de la musique classique, ce maître exigeant qu’est Kent Nagano participe à l’ancrage de l’OSM dans la communauté montréalaise, ce qui est de loin son plus grand succès.