L’Adieu à McGill
12 février 2014

Le poète au cachot, débraillé, maladif, est certainement la figure d’identification la plus à même de décrire l’état dans lequel je me trouvais vendredi dernier, lorsqu’après une soirée studieuse, je me vis enfermé dans la bibliothèque McLennan, sans issue aucune, à une heure du matin. Un vendredi soir, quelle drôle d’idée, passons sur ce détail et venons-en aux faits.

Enfermé que je suis dans cette tour immonde, je débute une réflexion sur la notion même d’enfermement. Ce qui est somme toute, très logique. Voilà que je me sens comme un moine trappiste frappé de l’acédie. Cette maladie du reclus religieux, qui le dégoûte de l’exercice spirituel, le rend paresseux et lui donne l’irrésistible envie de sortir de son cloitre et d’aller vers le monde.

Mais par un certain cours des choses, cette acédie se confond en moi avec un tout autre sentiment. Enfermé, je pèse tout le poids de cette nouvelle structure dans laquelle nous évoluons. Je suis le singe dans la cage de ce zoo qui vous met mal à l’aise. « Internet: surveillé, Instagram: confiné, Facebook: réclusion, Applestore: enfermé. Quant à moi ça ne va plus très bien ».

Et si après tout, j’étais du bon côté du mur, là dans cette affreuse bibliothèque, dans le monde des idées? Enfermé, mais libre, comme tout philosophe du 18e qui se respecte.

Car qui est le plus libre, de l’indien Makatek ou du quidam mcgillois? Rousseau nous met des chaînes, Sartre nous les enlève et pendant ce temps-là je cherche la sortie de l’odieux labyrinthe qu’est le cinquième étage quand tout à coup je tombe nez à nez avec la section francophone. On se dévisage un instant dans la pénombre et j’engage timidement la conversation: c’est un ouvrage de Lamartine, Les méditations poétiques (1820). L’exemplaire est usé, racorni, poussiéreux. Je l’ouvre tout de même et qu’elle n’est pas ma surprise de voir un papier jauni en tomber!

C’est une feuille pliée, vieillie, laissée-là par un étudiant peu précautionneux. Je l’ouvre tout de même et découvre un sonnet, écrit à la hâte sur ce papier moisi. Devant l’étrangeté de la situation. Je me permets ici de retranscrire les mots du poète oublié:

 

L’Adieu à McGill

 

Oh McGill je me vois dans tes bras enfermé

Un poète mourant mais du mauvais côté

 Les parois de tes murs ont eu raison de moi

Toi mon premier amour et mon dernier émoi.

Trois merlettes vermeilles sont venues ce matin

M’annoncer le départ pour un pays lointain,

 Suivant le maître-mot de ton noble palais

 «En Dieu je confie» mes travaux et mon lais.

Adieu Terre de Caïn! Golgotha du savoir!

Je m’en vais, inconnu, pour ne plus te revoir

Matricule perdu, aspiré tout entier

Dans ton immensité, incolore, indolore,

Où l’on croit au pouvoir du silence et de l’or.

Je m’en vais inconnu, fouler d’autres sentiers.

McGill – le 7 février 1964.