Songe hindou
4 février 2014 - Image par Adam Scotti
Une adaptation moderne du classique shakespearien présentée à McGill.

Exactement 400 ans après la naissance de son auteur et 101 ans après celle de son compositeur, un double anniversaire qui n’était pas le fruit du hasard, Le Songe d’une nuit d’été s’est invité à McGill pour quatre représentations du mercredi 29 janvier au samedi 2 février. Et c’est en Inde, à l’aube de la Première Guerre mondiale, que Patrick Hansen, metteur en scène et directeur des études d’opéra à McGill, avait choisi d’installer l’une des œuvres les plus célèbres de Shakespeare. Pari réussi.

Si on ne peut s’empêcher d’être légèrement sceptique à la découverte du décor et de l’atmosphère aux accents indiens, le résultat est à la hauteur du risque entrepris. D’après Hansen, «cet opéra est joué toutes les semaines quelque part dans le monde, il était donc question de lui donner une tangente particulière». Et c’est des vers de Shakespeare lui-même qu’il a trouvé l’idée de situer Le Songe en Inde. En effet, il ajoute que «dans le texte original, lorsque Titania raconte à Obéron où elle se trouvait, elle lui explique «je viens du royaume des hindous», toutes les idées se sont enchaînées après».

Quiconque a lu l’œuvre originale s’est trouvé, au moins la première fois, un peu confus par le nombre de personnages et leur rôle dans la trame de l’histoire. Cette adaptation a cela de fort qu’elle facilite grandement la compréhension du texte: Titania et Obéron deviennent reine et roi des fées, tirés de la mythologie hindoue, les quatre amants- Lysandre, Demetrius, Hermia et Hélèna- sont des membres de la société britannique tandis que les artisans représentent la classe moyenne indienne. Les costumes, empruntés à la tradition indienne des saris et des couleurs vives, ainsi que les différents timbres de voix et accents des chanteurs d’Opéra McGill, loin de détourner l’attention du spectateur de la performance elle-même, permettent d’effacer tous doutes sur l’identité des personnages.

Et ça aurait été dommage. La mise en scène met en valeur de façon remarquable la performance de la troupe, possible quatre jours de suite grâce à un double-casting des rôles principaux. C’est le cas pour les spectateurs, mais aussi pour les artistes eux-mêmes. Kimberly Lynch, qui jouait l’une des fées pour les quatre soirs, confie au Délit que si «le décor et les costumes étaient plus élaborés que dans toutes les autres productions auxquelles j’ai participé auparavant, cela nous a vraiment aidé à donner vie aux personnages, lorsque nous avons commencé à répéter en costumes une semaine avant les représentations. Même si nous devions arriver trois heures avant le début du spectacle pour commencer le maquillage et la coiffure!»

L’interprétation de la reine Titania, par Vanessa Oude-Reimerink à la représentation du 30 janvier, était particulièrement remarquable de justesse et d’émotion: la fameuse scène où, sous l’effet de la potion ordonnée par Obéron,  elle se réveille amoureuse de Bottom, artisan dont la tête a été changée en celle d’un âne, est à la fois comique et touchante. Brent Calis, qui le jouait ce soir-là, est probablement celui dont on se souviendra le plus, d’ailleurs. Il éclipse tous ses autres compagnons artisans, et porte presque tout le comique de la pièce sur ses épaules, avec succès.

Enfin, la performance de l’Orchestre symphonique de McGill, sur l’adaptation de Benjamin Britten, est également à souligner. Cette adaptation -dont la partie chantée avait gardé les vers originaux de Shakespeare, une marque d’honnêteté d’après Hansen- est relativement récente, puisqu’elle a été composée en 1960. En ce sens, elle s’inscrit dans un répertoire moderne qui contraste avec l’idée classique qu’on a trop souvent de l’opéra. Britten, d’après Andrew Bisantz, a été «l’un de ces compositeurs du vingtième siècle qui a posé les fondations d’un nouveau genre d’opéra où l’orchestre, autant que la voix, est mis en valeur». En effet, les enchaînements des scènes sont fluides, et c’est sûrement grâce à cet orchestre, caché dans l’ombre du grand arbre au milieu de la scène, qui n’est pas sans rappeler l’arbre de la Bodhi, pourtant issu de la tradition bouddhiste.

Une belle collaboration, donc, d’ailleurs soulignée par le metteur en scène, entre Opéra McGill, l’Orchestre symphonique, et les équipes de décors et de costumes, sollicités comme jamais par cette grande production.