Mobilité étudiante: à qui la charge?
4 février 2014 - Image par Romain Hainaut
Quand le fédéral empiète sur les compétences provinciales.

Dans la foulée du dévoilement, le 15 janvier dernier, de la nouvelle stratégie fédérale en matière d’éducation internationale, Stephen Harper se heurte à l’opposition du gouvernement du Québec. Ce dernier accuse Ottawa de s’approprier la compétence de l’éducation, pourtant exclusive aux provinces.

En effet, le gouvernement fédéral prévoit de doubler le nombre d’étudiants étrangers d’ici 2022, les faisant passer de 250 000 à 450 000, et allouer 5 millions de dollars par an pour promouvoir l’éducation canadienne sur la scène internationale. De plus, un montant de 13 millions est planifié sur deux ans pour le programme Mitacs Globalink,  une Organisation non gouvernementale qui offre des bourses aux étudiants en recherche.

Le ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, Pierre Duchesne, demande une compensation financière totale au pouvoir fédéral d’environ 3,2 millions de dollars afin que le Québec puisse appliquer lui-même la stratégie selon ses besoins et ses priorités. Monsieur Duchesne qualifie également le programme de «dédoublement» de l’initiative déjà entamée par le gouvernement provincial pour attirer les étudiants étrangers et encourager la mobilité étudiante. Il dit que 17 millions en bourse ainsi qu’une quarantaine d’ententes internationales avec divers pays sont déjà en place au sein des universités québécoises.

La situation «unique» du Québec 

Le Ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, à la Francophonie canadienne et à la Gouvernance souverainiste, Alexandre Cloutier, dénonce l’illégalité de la démarche, puisqu’elle empiète sur les compétences provinciales déjà établies par la Constitution.  D’ailleurs, la ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles Diane de Courcy souligne l’enjeu linguistique particulier que poserait la présence grandissante d’étudiants étrangers au Québec. À la fois un défi et un potentiel pour un accueil permanent, il devrait, selon elle, relever uniquement de la fonction provinciale.

En entrevue avec Le Délit le professeur Desmond Morton, historien du Canada et professeur émérite à l’Université McGill s’est prononcé sur la querelle: «on entre dans un domaine de conflit où les gens qui paient ont le pouvoir. Si les provinces acceptent les fonds fédéraux, ceux-ci viennent avec des conditions.»  À cet argent est aussi cramponnée l’idéologie d’Ottawa: «on a un gouvernement dogmatique qui veut exercer du pouvoir sur ses dépenses puisqu’il a promis un budget sans déficit, une promesse plus difficile à remplir vu le mauvais état de l’économie.» Selon lui, cette question n’est qu’un autre chapitre d’une longue histoire de rivalité politique qui date de la crise économique des années 1930.

McGill au cœur de l’enjeu 

Le sujet de la discorde est particulièrement pertinent à l’Université McGill, où 25% de la population étudiante est étrangère. Si la stratégie de Stephen Harper était mise en place, un nombre important de ces nouveaux étudiants choisiraient probablement McGill pour son campus cosmopolite et sa réputation mondiale. L’intégration de ceux-ci à la culture québécoise ainsi qu’au marché du travail canadien fait l’objet de nombreux débats.

Aux yeux de Monsieur Morton, l’affluence d’étudiants étrangers est sans conteste profitable pour un campus plus ouvert sur le monde. Par contre, il soutient que ce flot de nouveaux arrivants doit être accompagné d’un intérêt sincère pour la culture d’accueil et d’un désir de redonner à la communauté après la graduation en  demeurant au pays quelques temps pour travailler par exemple. Malheureusement, pour le fédéral, l’attrait de la stratégie semble plus résider dans le renouvèlement pressant de la main-d’œuvre que dans le but de faire rayonner la culture canadienne et encore moins québécoise.

«Doubler le nombre d’étudiants sans doubler en même temps le budget crée des problèmes que je rencontre tous les jours à l’université», déplore Monsieur Morton. «Les coupures du personnel sont telles qu’on ignore de plus en plus les services spécifiques à certaines facultés.» La bibliothèque des sciences de l’éducation est notamment sur le point de fermer. Cette annonce a une triste ressemblance avec celle moins récente de la fermeture de la bibliothèque d’histoire où il y avait auparavant un personnel spécialisé pour aider les étudiants du département. «Chaque fois qu’on coupe quelque chose comme ça pour injecter plus de fonds dans la mobilité étudiante, je me demande si l’Université McGill est encore une université de première ligne», conclut-il.

Des échanges ont été amorcés avec Ed Fast, ministre fédéral du Commerce international et  responsable de la stratégie. Québec se dit déterminé à avoir gain de cause, vue la nature constitutionnelle du litige.