Chat fait mal
4 février 2014
Opinion

Éric Woerth, ça vous dit quelque chose? Rapide remise en contexte. Cet ancien ministre français est impliqué dans le «scandale Bettencourt» depuis plusieurs années, et la justice française se demande s’il n’aurait pas extorqué de l’argent à la plus riche famille de France afin de financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Cependant, même si des charges sont contre lui, la Cour de la Justice de la République (CJR) le laisse libre de disposer.

Quelques centaines de kilomètres au sud de ce scandale, il y a Farid Ghilas. Il s’est fait connaître il y a quelques jours sur tous les réseaux sociaux pour avoir lancé un chat contre un mur. Le chat n’était pas consentant. Futé le Farid.

Toute la population du Net devient folle: une page Facebook «Tous avec Oscar le chat martyr de Marseille» recueille plus de 20 000 «j’aime»; les activistes demandent une condamnation rapide, à coups de «nous attendons une peine à la hauteur de sa cruauté». Résultat: un an de prison ferme pour M. Ghilas.

Ce qu’il faut comprendre dans tout cela, c’est que la condamnation semble complètement disproportionnée. Il n’est pas question de savoir si la cruauté envers les animaux doit être acceptée: elle ne doit pas l’être. En revanche, il s’agit de relativiser. Comment expliquer qu’un vrai mouvement de foule prenne vie pour un chat, alors que l’affaire Woerth, qui remet en questions les bases fondamentales de la démocratie –l’honnêteté politique, et le respect des citoyens–, mobilise uniquement une partie tout à fait mineure de la population?

On remarque que le pouvoir des réseaux sociaux semble fonctionner uniquement pour certaines situations: aucune page Facebook s’opposant à Eric Woerth n’existe; ou, pour prendre un autre exemple, il y a eu seulement 20 000 adhérents en trois ans d’existence pour la page «500 000 voters for a Rob Ford free Toronto» («500 000 électeurs pour un Toronto sans Rob Ford»). Ainsi, les enjeux politiques et sociaux semblent bien moins attirants pour les internautes que les affaires «croustillantes».

Ce n’est pas l’un ou l’autre. Ce n’est pas un Woerth ou un Ghilas, tous deux doivent être punis. Mais les barèmes doivent être revus. En effet, aujourd’hui, le Code pénal français punit toute personne agressant un animal en toute connaissance de cause d’un maximum de deux ans de prison et 30 000 euros d’amende, tandis qu’une personne conduisant en état d’ébriété avancée (plus de 0,8 grammes par litre de sang) risque une peine allant jusqu’à deux ans d’emprisonnement, 4 500 euros d’amende, la suspension du permis et le retrait du véhicule. Qu’en déduire? Qu’un tueur potentiel (d’êtres humains) ne risque pas plus qu’un agresseur de chat? Qu’un être ne respectant ni sa vie ni celles des autres risque moins qu’un être ayant décidé que le prédateur naturel des rats était plus amusant qu’un ballon? De même le forum juridique-et-droit.com indique que toute personne «risque une amende de 45 000 euros et un emprisonnement de trois ans de prison si les coups et blessures volontaires ont occasionné une incapacité totale de travail de plus de huit jours». Ce qu’il faut comprendre avec cette comparaison, c’est que les sanctions pour une personne humaine et une entité animale sont fort similaires. Par ailleurs, frauder le FISC (ne pas payer ses impôts) est visé de sanctions encore floues, mais les faits sont là: les fraudeurs semblent intouchables. 600 milliards d’euros manquent à la France (d’après le livre Ces 600 milliards qui manquent à la France. Enquête au cœur de l’évasion fiscale d’Antoine Peillon), mais les gens sont plus prompts à se rebeller pour un chaton. Il est donc temps de revoir les priorités, en tant que citoyens dans une démocratie. Il s’agit de voir plus loin que ce simple animal: ceux qui ont donné leur soutien à Oscar sont-il tous des activistes pour les droits des animaux? Ou nous apitoyons-nous sur le sort du pauvre chat parce qu’après tout, c’est encore un bébé et qu’il est vraiment «mignon»? Ceux qui se battent pour les droits animaliers sont-ils aussi les garants de la liberté au sein de la République, même celle des humains?

On pourrait donc qualifier cette action d’«égoïste». On protège Oscar parce qu’Oscar est simple à protéger. Il est ce qu’on appellerait ici un «bébé phoque», si simple à défendre, ne suscitant aucune controverse. Dans un même temps, des gens meurent sous les balles en Syrie et  la démocratie n’est pas aussi stable qu’on aime à le penser dans les pays occidentaux. Mais ces sujets sont trop éloignés de notre quotidien, trop compliqués, et contiennent trop de facettes. Ils ne nous contraignent pas moralement, ne nous affectent pas personnellement. Alors on sauve Oscar. «Chat-le histoire».

 
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